Dante – Divine Comédie – L’Enfer

Dante – Divine Comédie – L’Enfer
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Introduction L’EnferLe PurgatoireLe Paradis

CHANT PREMIER

1. Au milieu du chemin de notre vie 1, ayant quitté le chemin droit, je me trouvai dans une forêt obscure 2.

2. Ah ! que chose dure est de dire combien cette forêt était sauvage, épaisse et âpre, dans la pensée cela renouvelant la peur,

3. Si amère elle était, que guère plus ne l’est la mort ; mais pour parler du bien que j’y trouvai, je dirai les autres choses qui m’y apparurent 3.

4. Comment j’y entrai, je ne le saurais dire, tant j’étais plein de sommeil quand j’abandonnai la vraie voie.

5. Mais, arrivé au pied d’une colline, là où se terminait cette vallée qui de crainte m’avait serré le cœur,

6. Je levai mes regards, et je vis son sommet revêtu déjà des rayons de la planète qui guide fidèlement en tout sentier 4.

7. Alors apaisée un peu fut la peur qui jusqu’au fond du cœur m’avait troublé durant la nuit que je passai avec tant d’angoisse.

8. Et comme celui qui, sorti de la mer, sur la rive haletant se tourne vers l’eau périlleuse, et regarde ;

9. Ainsi se tourna mon âme fugitive pour regarder le passage que jamais ne traverse aucun vivant 5.

10. Quand j’eus reposé mon corps fatigué, je repris ma route par la côte déserte, de sorte que le pied ferme était le plus bas 6,

11. Et voici qu’apparut, presque au pied du mont, une panthère agile et légère couverte d’un poil tacheté 7.

12. Elle ne s’écartait pas de devant moi, et me coupait tellement le chemin que plusieurs fois je fus près de retourner.

13. C’était le temps où le matin commence, et le soleil montait avec ces étoiles qui l’entouraient, quand le divin Amour

14. Mut primitivement ces beaux astres ; de sorte que bien espérer me conviaient le gai pelage de cette bête fauve 8,

15. L’heure du jour et la douce saison : non toutefois que ne m’effrayât la vue d’un lion 9 qui m’apparut.

16. Il paraissait venir contre moi, la tête haute, avec une telle rage de faim que l’air même semblait en effroi.

17. Et une louve 10 qui, dans sa maigreur, semblait porter en soi toutes les avidités, et qui bien des gens a déjà fait vivre misérables.

18. Elle me jeta en tant d’abattement, par la frayeur qu’inspirait sa vue, que je perdis l’espérance d’atteindre le sommet.

19. Tel que celui qui désire gagner, lorsque le temps amène sa perte, pleure et s’attriste en tous ses pensers ;

20. Tel me fit la bête sans paix 11, qui, peu à peu s’approchant de moi, me repoussait là où le soleil se tait 12.

21. Pendant qu’en bas je m’affaissais, à mes yeux s’offrit qui 13 par un long silence paraissait enroué.

22. Lorsque, dans le grand désert, je vis celui-ci : — Aie pitié de moi, lui criai-je, qui que tu sois, ou ombre d’homme, ou homme véritable.

23. Il me répondit : « Homme ne suis-je, jadis homme je fus, et mes parents étaient Lombards, et tous deux eurent Mantoue pour patrie.

24. « Je naquis sub Julio 14, bien que tard, et vécus à Rome sous le bon Auguste, au temps des dieux faux et menteurs.

25. « Poëte je fus et chantai ce juste fils d’Anchise, qui vint de Troie, après l’incendie du superbe Ilion,

26. « Mais toi, pourquoi retourner à tant d’ennui ? Pourquoi ne gravis-tu point le délicieux mont, principe et source de toute joie ? »

27. — Serais-tu ce Virgile, cette fontaine d’où coule un si large fleuve du parler ? lui répondis-je, la rougeur au front.

28. O des autres poëtes honneur et lumière ! que me soit compté le long désir et le grand amour qui m’a fait chercher ton volume.

29. Tu es mon maître et mon père : à toi seul je dois le beau style qui m’a honoré.

30. Vois la bête à cause de qui je me suis retourné : sage fameux, secours-moi contre celle qui fait frémir mes veines et mon pouls.

31. « Il te faut prendre une autre route, répondit-il, me voyant pleurer, si tu veux sortir de ce lieu sauvage ;

32. « Car la bête qui excite tes cris ne laisse passer personne par sa voie, mais tellement l’empêche, qu’elle le tue.

33. « et sa nature est si méchante et si farouche, que jamais son appétit n’est rassasié, et qu’après s’être repue, elle a plus faim qu’auparavant.

34. « Nombreux sont les animaux avec qui elle s’accouple, et le seront plus encore, jusqu’à ce que vienne le Lévrier 15 qui tristement la fera mourir,

35. « Celui-ci ne se nourrira ni de terre ni d’argent 16, mais de sagesse, d’amour et de vertu, et sa patrie sera entre Feltre et Feltre 17,

36. « Il sera le salut de cette humble Italie 18 pour qui, blessés, moururent la vierge Camille, Euryale, et Turnus et Nisus.

37. « De partout il chassera la louve, jusqu’à ce qu’il l’ait remise en enfer, d’où premièrement la tira l’envie,

38. « je pense donc et juge que pour toi le mieux est de me suivre, et je serai ton guide, et hors d’ici je te conduirai par un lieu éternel,

39. « Où tu ouïras les hurlements du désespoir et tu verras les antiques esprits désolés, dont chacun à grands cris appelle une seconde mort :

40. « Et ceux qui dans le feu sont contents 19, parce qu’ils espèrent venir un jour parmi les bienheureux,

41. « Vers qui ensuite, si tu veux monter, te guidera une âme plus digne de cela que moi. Avec elle en partant je te laisserai,

42. « Parce qu’à sa loi ayant été rebelle, le Roi qui règne là-haut ne veut pas que par moi l’on vienne en sa cité.

43. « Partout il commande, et de là 20 il régit : là est sa demeure et son trône sublime. Heureux celui qu’à ce séjour il a élu ! »

44. Et moi à lui : — Poëte, afin que je fuie ce mal et des maux pires 21, je te demande, par ce Dieu que tu n’as point connu,

45. De me conduire là où tu viens de dire, pour que je voie la porte de saint Pierre, et ceux que tu représentes si tristes.

Alors il se mut, et je le suivis.

NOTES DU CHANT PREMIER

1-1. Dante suppose avoir commencé ce voyage allégorique, où il eut cette vision, en 1300. Il avait alors trente-cinq ans, qui forment la moitié de la vie ordinaire des hommes, comme il le dit dans le Convito, d’après la commune opinion qui remonte à David : — « Dies hominis septuaginta anni, les jours de l’homme sont de soixante-dix ans. » — Ps.

1-2. Par cette « forêt obscure, » les uns entendent les erreurs, les passions, les vices, dont est remplie la vie humaine ; d’autres, les discordes et les maux dont les querelles des Guelfes et des Gibelins affligeaient alors l’Italie ; d’autres, enfin, les misères que Dante eut à souffrir pendant son exil.

1-3. Avant de parler du secours que lui prêta Virgile, il faut qu’il raconte les dangers auxquels il se vit exposé.

1-4. Le « soleil qui se lève sur la colline, » c’est, selon la même allégorie, la lumière qui dissipe les ténèbres des passions, et, en montrant le droit chemin, ranime à la fois le désir et l’espérance d’y marcher.

1-5. Parce qu’il conduit au royaume des morts ; ou, selon d’autres, parce que les âmes abandonnées au vice sont des âmes mortes.

1-6. En montant, le corps s’appuie sur le pied qui est en arrière.

1-7. Ceux qui Interprètent ce qui précède en un sens politique, entendent par « la panthère », Florence qui repoussait Dante, condamné par elle au bannissement. Ceux qui, selon nous avec plus de raison, voient dans le récit du Poëte une allégorie générale de la vie humaine, pensent que la panthère représente les appétits des sens, la luxure.

1-8. Comment le « gai pelage » de la panthère qui empêche Dante de monter la colline, peut « le convier à bien espérer, » cela n’est pas facile à comprendre. Il parait bien que le gai pelage doit signifier ici les apparences flatteuses, les dehors séduisants de la passion ; mais cela n’ôte pas la difficulté, et le fond de la pensée reste toujours obscur.

1-9. L’ambition affamée d’honneurs et de pouvoir, disent les uns ; — Charles de Valois, qui conduisit en Italie les armées françaises, et les tourna contre les Gibelins, disent les autres.

1-10. Il faut sous-entendre m’apparut aussi. Selon les uns, la louve représente l’avarice ; — selon les autres, la Rome papale, chef du parti Guelfe.

1-11. Qui n’a jamais de paix, de repos.

1-12. Une certaine analogie entre les sensations perçues par les divers sens a introduit dans toutes les langues des locutions semblables. On trouve chez les Latins : Clarescunt sonitus, rumore accensus amaro, volvitur ater odor, etc. Nous disons aussi une voix sourde, un doux rayon, une brillante harmonie, une teinte chaude.

1-13. Dans notre vieille langue si libre et si riche, comme dans l’italien, qui s’employait pour quelqu’un qui, et nous avons encore certaines locutions analogues. Les vers suivants expliquent pourquoi le Poëte a dû se servir d’une expression vague pour désigner Virgile.

1-14. Sous Jules César.

1-15. Can Grande della Scala. Can, cane, signifie chien. D’autres pensent qu’il s’agit d’Uguccione della Faggiola.

1-16. Il faut se souvenir que « la louve » représente l’avarice.

1-17. Les interprètes diffèrent sur la situation de ce lieu, suivant qu’ils voient dans « le lévrier » Can della Scala, ou Uguccione della Faggiola.

1-18. La partie basse de l’Italie, près de la mer, autrefois appelée Latium.

1-19. Les âmes du Purgatoire.

1-20. « De sa cité », c’est-à-dire du Ciel.

1-21. Le « mal qu’il veut faire », ce sont les vices représentés par la forêt sauvage, épaisse et âpre, où il est engagé ; les « maux pires » sont les châtiments éternels auxquels ils le conduiraient.


CHANT DEUXIÈME

1. Le jour baissait, et l’air obscurci délivrait de leurs fatigues les animaux de la terre ; et moi seul

2. Je me préparais à soutenir les épreuves du chemin et de la pitié 1, que retracera la mémoire qui n’erre point 2.

3. O Muse, esprit sublime, maintenant aide-moi ! ô mémoire, qui en toi as gravé ce que je vis, ici paraîtra ta noblesse.

4. Je commençai : — Poëte qui me guides, avant de m’engager dans ce difficile passage, regarde si ma force est assez puissante.

5. Tu dis que l’ancêtre de Silvius 3, corruptible encore, alla vers le siècle immortel, et y entra revêtu du corps.

6. Si l’ennemi de tout mal 4, contemplant les hautes destinées renfermées en lui, qui et quel il était, lui fut propice, rien en cela ne paraît indigne à l’homme d’intelligence 5,

7. A l’égard de celui qui de l’auguste Rome et de son empire fut élu père dans le ciel ;

8. Laquelle et lequel furent, à dire vrai 6, établis pour être le lieu saint où siège le successeur du grand Pierre.

9. Durant ce voyage dont tu le glorifies 7, il entendit des choses qui furent cause de sa victoire et du manteau papal.

10. Puis y monta le vase d’élection 8, pour en rapporter confort à cette foi, principe de la voie du salut.

11. Mais moi, pourquoi y viendrais-je ? ou qui le permet ? Je ne suis ni Énée, ni Paul : digne de cela ni moi ni aucun autre ne me croit.

12. Si donc je me résous à venir, je crains que folle ne soit ma venue. Tu es sage et m’entends mieux que je ne discours.

13. Et tel que celui qui ne veut plus ce qu’il voulait, et par nouveaux pensers, changeant de dessein, renonce à commencer,

14. Tel devins-je sur cette côte obscure, abandonnant, en y pensant, l’entreprise si vite commencée.

15. « Si j’ai bien entendu ta parole, répondit cette ombre magnanime, ton âme est atteinte de lâcheté :

16. « Laquelle souvent, oppressant l’homme, le détourne d’une noble entreprise, comme une fausse vision l’animal ombrageux.

17. « Pour te délivrer de cette crainte, je te dirai pourquoi je suis venu, et ce que j’entendis quand premièrement j’eus pitié de toi.

18. « J’étais parmi ceux qui sont en suspens 9 lorsque m’appela une femme bienheureuse, et si belle que de commander je la requis.

19. « Ses yeux brillaient plus que le soleil, et d’un parler suave et calme, avec une voix angélique, elle me dit :

20. « — O âme courtoise du Mantouan, dont la renommée dure encore dans le monde, et autant que le monde durera :

21. « Le mien ami, et non de la fortune, est, sur la pente déserte, tellement empêché dans le chemin, que de peur il s’est retourné :

22. « Et je crains que si égaré il ne soit déjà, que tard je me sois levée pour le secourir, sur ce que j’ai de lui entendu dans le ciel.

23. « Va donc, et avec ta parole ornée, avec tout ce qui sera de besoin pour qu’il échappe, aide-le, de sorte que je sois consolée.

24. « Moi qui t’envoie, je suis Béatrice : je viens d’un lieu où retourner je désire : m’a mue l’amour qui me fait parler.

25. « Quand je serai devant mon Seigneur, à lui souvent je me louerai de toi. » Alors elle se tut ; puis, moi je commençai :

26. « O femme de telle vertu 10, que par toi seule l’humaine espèce s’élève au-dessus de tout ce que contient ce ciel dont les cercles sont plus étroits 11 ;

27. « Si agréable m’est ton commandement, que l’obéir, déjà fût-il, me serait tardif : pas n’est besoin de m’ouvrir ton vouloir davantage.

28. « Mais dis-moi pourquoi tu ne crains pas de descendre en ce centre infime, de l’ample lieu où tu brûles de retourner.

29. « — Puisque si à fond tu veux savoir pourquoi ici dedans je ne crains pas de venir brièvement, je te le dirai, me répondit-elle.

30. « On ne doit craindre que les choses qui ont puissance de nuire : les autres, non ; en elles, nul sujet de peur.

31. « Par sa grâce ainsi Dieu m’a faite que votre misère ne m’atteint pas, et que ne m’assaille point la flamme de cet incendie 12.

32. « Dans le ciel est une femme bénigne 13, qu’émeut de tant de pitié l’empêchement où je t’envoie, qu’elle a brisé là-haut le dur jugement.

33. « Celle-ci, s’adressant à Lucia 14, l’a priée, disant : — Maintenant a besoin de toi ton fidèle, et je te le recommande.

34. « Lucia, ennemie de tout ce qui est cruel, vint au lieu où j’étais assise avec l’antique Rachel.

35. « Elle dit : — Béatrice, vraie louange de Dieu 15, que ne secours-tu celui qui t’aima tant que par toi il sortit de la troupe vulgaire ?

36. « N’entends-tu point l’angoisse de sa plainte ? Ne vois-tu point la mort qui le poursuit sur la rive des eaux débordées, plus terribles que la mer ?

37. « Nul au monde si prompt ne fut jamais à faire son bien et à fuir son mal, qu’après ces paroles

38. « Je le fus à venir ici-bas de mon heureux séjour, me fiant au sage parler qui t’honore et ceux qui l’ont ouï…

39. « Lorsque ainsi elle eut dit, pleurant elle tourna vers moi ses yeux brillants ; ce pourquoi plus encore je me hâtai de venir :

40. « Et je vins à toi comme elle le voulait, et te retirai de devant cette bête qui du beau mont te fermait le plus court chemin.

41. « Qu’est-ce donc ? Pourquoi, pourquoi t’arrêtes-tu ? Pourquoi héberges-tu tant de lâcheté dans ton cœur ? Pourquoi manques-tu d’ardeur et de courage,

42. « Quand trois telles dames bénies ont souci de toi dans le ciel, et qu’un bien si grand te promettent mes paroles ? »

43. Comme les tendres fleurs inclinées et fermées par la gelée nocturne, lorsque le soleil blanchit relèvent leur tige et s’ouvrent :

44. Ainsi fut-il de mon courage lassé, et une ardeur si vive me revint au cœur, qu’avec hardiesse je dis :

45. — O compatissante celle qui m’a secouru ! et toi courtois, qui as si vite obéi à ses paroles vraies !

46. Tu m’as, enflammant le désir, tellement par tes paroles disposé le cœur au venir, que j’ai repris mon premier dessein.

47. Va donc ; à tous deux est un seul vouloir : toi guide, toi seigneur, et toi maître !… Ainsi lui dis-je, et lorsqu’il se mut,

J’entrai dans le chemin profond et sauvage. NOTES DU CHANT DEUXIÈME

2-1. Les fatigues du chemin, et les angoisses de la pitié que lui inspireront les tourments qu’il verra.

2-2. Qui représente fidèlement les choses vues.

2-3. Énée.

2-4. Dieu.

2-5. L’homme d’intelligence comprend qu’il n’y a rien là qui ne soit digne de la Sagesse suprême.

2-6. Ces mots indiquent le but final des faveurs accordées à Énée, et de tout ce qui fut accompli par lui à savoir, l’établissement futur du Siège apostolique. « Rapporté à ce but, rien qui ne se comprenne, dit le Poëte, rien qui ne soit digne de Dieu. »

2-7. La descente d’Énée aux enfers, dans le sixième chant de l’Énéide.

2-8. Saint Paul qui fut, comme il le raconte lui-même dans ses Épîtres, ravi au troisième Ciel.

2-9. Ceux qui, ni sauvés ni damnés, sont comme suspendus entre le Ciel et l’Enfer.

2-10. Quelques-uns pensent que Béatrice est ici le symbole de la Sagesse divine.

2-11. Le Ciel sublunaire, plus étroit que tous les autres par lesquels il est enveloppé.

2-12. Les flammes de l’Enfer, à l’entrée duquel sont situés les Limbes où habite Virgile.

2-13. La Clémence divine, selon les commentateurs ; — l’empêchement où je t’envoie, c’est-à-dire les empêchements qui arrêtent Dante, au secours de qui elle l’envoie.

2-14. Sainte Lucie, vierge et martyre, qu’on retrouve ensuite dans le Ciel, assise en face d’Adam. — Parad. xxxii, terc. 46. Elle paraît être ici le symbole de la grâce divine.

2-15. Comme Dieu ne peut être parfaitement connu que par sa propre intelligence, sa sagesse, que figure Béatrice, il ne saurait être dignement loué que par elle.


CHANT TROISIÈME

1. Par moi l’on va dans la cité des pleurs ; par moi l’on va dans l’éternelle douleur ; par moi l’on va chez la race perdue.

2. La Justice mut mon souverain Auteur : me firent la divine Puissance, la suprême Sagesse et le premier Amour.

3. Avant moi ne furent nulles choses créées, mais éternelles et éternellement je dure : laissez toute espérance, vous qui entrez !

4. Ces paroles vis-je écrites en noir au-dessus d’une porte ; ce pourquoi je dis : — Maître, douloureux m’en est le sens.

5. Et lui à moi, comme personne accorte : « Ici l’on doit laisser toute crainte ; toute faiblesse doit être morte ici.

6. « Nous sommes venus au lieu où je t’ai dit que tu verrais les malheureux qui ont perdu le bien de l’intelligence. »

7. Et ayant posé sa main sur la mienne, d’un visage serein qui me ranima, il m’introduisit au dedans des choses secrètes.

8. Là, dans l’air sans astres, bruissaient des soupirs, des plaintes, de profonds gémissements, tels qu’au commencement j’en pleurai.

9. Des cris divers, d’horribles langages, des paroles de douleur, des accents de colère, des voix hautes et rauques, et avec elles un bruit de mains,

10. Faisaient un fracas qui, dans cet air à jamais ténébreux, sans cesse tournoie, comme le sable roulé par un tourbillon.

11. Et moi, dont la tête était ceinte d’erreur 1, je dis : — Maître, qu’entends-je ? et quels sont ceux-là qui paraissent plongés si avant dans le deuil ?

12. Et lui à moi : « Cet état misérable est celui des tristes âmes qui vécurent sans infamie ni louange.

13. « Mêlées elles sont à la troupe abjecte de ces anges qui ne furent ni rebelles, ni fidèles à Dieu, mais furent pour soi.

14. « Le ciel les rejette, pour qu’ils n’altèrent point sa beauté ; et ne les reçoit pas le profond enfer, parce que les damnés tireraient d’eux quelque gloire 2.

15. Et moi : — Maître, quelle angoisse les fait se lamenter si fort ? Il répondit : « Je te le dirai très-brièvement.

16. « Ceux-ci n’ont point l’espérance de mourir, et leur aveugle vie est si basse 3 qu’ils envient tout autre sort.

17. « Aucune mémoire le monde ne laisse subsister d’eux : la Justice et la Miséricorde les dédaignent. Ne discourons point d’eux, mais regarde et passe ! »

18. Et je regardai, et je vis une bannière qui, en tournant, courait avec une telle vitesse, qu’elle me paraissait condamnée à ne prendre aucun repos.

19. Et derrière elle venait une si longue suite de gens, que je n’aurais pas cru que la mort en eût tant défait.

20. Lorsque je pus en reconnaître quelqu’un, je vis et discernai celui qui par lâcheté fit le grand refus 4.

21. Aussitôt je compris et fus certain que cette bande était celle des lâches, en dégoût à Dieu et à ses ennemis.

22. Ces malheureux, qui ne furent jamais vivants, étaient nus et cruellement piqués par des taons et des guêpes

23. Qui sur leur visage faisaient ruisseler le sang, lequel, tombant à terre mêlé de larmes, était recueilli par des vers immondes.

24. Ayant ensuite regardé au delà, je vis des gens pressés sur le bord d’un grand fleuve ; ce pourquoi je dis : — Maître, je te prie

25. Que je sache qui sont ceux-là, et pour quelle cause ils ont tant de hâte de passer, comme je l’aperçois à cette faible lueur.

26. Et lui à moi : « Ceci te sera dit, quand sur les tristes rives de l’Achéron s’arrêteront nos pas. »

27. Alors, confus et les yeux baissés, craignant que mon dire ne lui eût déplu, je m’abstins de parler jusqu’au fleuve.

28. Et voici venir vers nous, dans une barque, un vieillard blanchi par de longues années, criant : « Malheur à vous, âmes perverses !

29. « N’espérez pas voir jamais le ciel ; je viens pour vous mener à l’autre rive, dans les ténèbres éternelles, dans le feu et la glace.

30. « Et toi que voilà, âme vivante, sépare-toi de ces morts ! » Et voyant que je ne m’en allais pas :

31. « Par d’autres chemins, dit-il, par d’autres bacs, tu viendras à la plage pour passer ; il convient que te porte une nef plus légère. »

32. Et le Guide à lui : « Caron, ne te courrouce point : il est ainsi voulu, là où se peut ce qui se veut ; ne demande rien de plus. »

33. Alors se dégonflèrent les joues laineuses du nocher du marais livide, qui autour des yeux avait des cercles enflammés.

34. Mais ces âmes tristes, fatiguées et nues, changèrent de couleur, et leurs dents claquèrent sitôt qu’elles ouïrent les sévères paroles.

35. Elles blasphémaient Dieu et leurs parents, la race humaine, le lieu, le temps où elles naquirent, la semence de laquelle elles germèrent.

36. Puis, toutes ensemble, elles se retirèrent près de la rive maudite où vient tout homme qui ne craint pas Dieu.

37. Caron, d’un signe de ses yeux de braise, les rassemble toutes, et frappe de sa rame quiconque s’attarde.

38. Comme, l’une après l’autre, en automne, les feuilles se détachent afin que le rameau rende à la terre toutes ses dépouilles,

39. Pareillement, au signe du nocher, comme l’oiseau à l’appel, se jetaient de la rive, une à une, les âmes mauvaises de la race d’Adam.

40. Ainsi elles s’en vont par l’eau noirâtre, et avant qu’elles soient descendues sur l’autre bord, sur celui-ci se rassemble encore une nouvelle troupe.

41. « Mon fils, dit le Maître courtois, tous ceux qui meurent dans l’ire de Dieu, il faut qu’ici de toute contrée ils viennent :

42. « Et tant de hâte ils ont de passer le fleuve, parce que tellement les point l’aiguillon de la justice divine, que la crainte se change en désir.

43. « Par ici jamais ne passe aucune âme pure : d’où, si Caron se plaint de toi, tu peux maintenant comprendre le sens de ses paroles. »

44. Cela fini, la sombre campagne trembla si fortement que le souvenir de mon épouvante me baigne encore de sueur.

45. De la terre trempée de larmes sortit un tourbillon sillonné d’éclairs d’une lueur rouge, lequel m’ôta tout sentiment,

Et je tombai comme un homme pris de sommeil. NOTES DU CHANT TROISIÈME

3-1. Erreur a ici le sens de stupeur et d’ignorance.

3-2. Parce que les damnés éprouveraient quelque sentiment d’orgueil, en se comparant à ces misérables.

3-3. « … Leur obscure vie est si abjecte. »

3-4. L’opinion la plus commune est qu’il s’agit ici de Pierre Morone, ermite, et ensuite pape sous le nom de Célestin V. Circonvenu par des intrigues pleines de mensonge et de fraude, il abdiqua la papauté ; et son successeur Boniface VIII, auteur de ces intrigues, le fit enfermer dans une prison où il mourut.


CHANT QUATRIÈME

1. Un tonnerre horrible rompit dans ma tête le profond sommeil, de sorte que je revins à moi comme quelqu’un réveillé de force :

2. Et levé debout, je mus alentour mes yeux reposés, et je regardais fixement pour connaître le lieu où j’étais.

3. Et, de vrai, je me trouvai sur le bord de l’abîme de douleur, où retentit le tonnerre d’infinis hurlements.

4. Si obscur était-il, et profond, et sombre, que jetant mes regards au fond, je n’y discernais aucune chose.

5. « Voilà que nous descendons dans le monde ténébreux, dit le Poëte tout pâle : je serai le premier, et tu seras le second 1. »

6. Et moi qui de sa pâleur m’aperçus, je dis : — Comment irai-je, si tu t’épouvantes, toi, l’ordinaire confort de mes craintes ?

7. Et lui à moi : « L’angoisse de ceux qui sont en bas empreint mon visage de cette pitié que tu prends pour de la frayeur.

8. « Allons ! la longue route nous presse. » Ce disant, il entra et me fit entrer dans le premier cercle qui ceint l’abîme.

9. Là, selon qu’en jugeait l’ouïe, point de gémissements, mais des soupirs dont frémissait l’air éternel.

10. Et ces soupirs venaient de la tristesse, toutefois sans souffrances 2, que ressentaient des troupes nombreuses et d’enfants, et de femmes, et d’hommes.

11. Le bon Maître me dit : « Tu ne demandes point qui sont ces esprits que tu vois ? Or, avant d’aller plus loin, je veux que tu saches

12. « Qu’ils ne péchèrent point : mais, si leurs œuvres furent bonnes, cela ne suffit, parce qu’ils ne reçurent point le baptême, qui est la porte de la foi que tu crois.

13. « Ayant vécu avant le christianisme, ils n’adorèrent point Dieu dûment, et je suis moi-même de ceux-là.

14. « Pour ces choses qui nous ont manqué, non pour autre crime, nous sommes perdus, et notre seule peine est de vivre dans le désir sans espérance. »

15. Une grande tristesse me prit au cœur lorsque je l’entendis ; car je reconnus des gens de haute valeur ainsi suspendus 3.

16. — Dis-moi, mon Maître, dis-moi, Seigneur, commençai-je, voulant être certain de cette foi qui vainc toute erreur :

17. Aucun jamais, par ses mérites ou les mérites d’autrui, sortit-il d’ici pour être heureux ensuite ?

18. Et lui, qui comprit mon parler couvert, répondit : « J’étais nouveau en ce lieu, lorsque j’y vis venir un Puissant, couronné du signe de la victoire 4.

19. « Il en tira l’ombre du premier père, d’Abel son fils, celle de Noé et celle de Moïse, législateur et obéissant ;

20. « Le patriarche Abraham et le roi David ; Israël, et son père et ses enfants, et Rachel pour qui tant il fit 5 ;

21. « Et beaucoup d’autres, et les fit heureux ; et je veux que tu saches qu’auparavant les âmes humaines n’étaient pas sauvées. »

22. Nous ne cessions point d’aller pendant qu’il parlait, mais nous traversions la forêt, je dis l’épaisse forêt des esprits.

25. Nous n’avions pas encore descendu beaucoup au-dessous du sommet, quand je vis un feu rayonnant autour d’un hémisphère de ténèbres.

24. Nous en étions encore un peu loin, mais non pas tant que je n’y discernasse en partie qu’une gent illustre occupait ce lieu.

25. — O toi, qui honores toute science et tout art, qui sont ceux-ci que sépare des autres l’honneur qu’on leur rend ?

26. Et lui à moi : « Leurs noms glorieux, dont retentit le monde où tu vis, leur acquièrent dans le ciel la faveur qui tant les élève. »

27. Lorsque j’entendis une voix : « Honorez le grand Poëte ! son ombre qui était partie revient 6. »

28. Lorsque la voix se tut, je vis quatre grandes ombres venir à nous ; elles ne semblaient ni tristes, ni joyeuses.

29. Le bon Maître me dit : « Regarde celui qui, avec cette épée en main, marche comme seigneur devant les autres.

30. « Celui-là est Homère, le poëte souverain, et l’autre qui vient ensuite est Horace le satirique ; Ovide est le troisième, et le dernier, Lucain.

31. « Quoiqu’à chacun d’eux, comme à moi, convienne le nom qu’a prononcé la voix seule 7, ils m’honorent et en cela ils font bien. »

32. Ainsi je vis se rassembler la belle école du roi des chants élevés 8, qui au-dessus des autres vole comme l’aigle.

33. Lorsqu’ils eurent ensemble un peu discouru, ils se tournèrent vers moi, me saluant du geste, et mon Maître en sourit :

34. Et plus d’honneur encore ils me firent, me recevant dans leurs rangs, de sorte que je fus le sixième parmi ces grandes intelligences.

35. Ainsi allâmes-nous jusqu’à la lumière 9, parlant de choses qu’il est bien de taire, comme il était bien là d’en parler.

36. Nous vînmes au pied d’un noble château, sept fois ceint de hautes murailles, et entouré d’un gracieux petit fleuve.

37. Nous le passâmes comme une terre ferme : j’entrai par sept portes avec ces sages, et nous arrivâmes dans une prairie d’une fraîche verdure.

38. Là étaient des gens aux regards lents et graves, de grande autorité dans leur apparence : ils parlaient peu et d’une voix douce.

39. Nous nous retirâmes à part, en un lieu ouvert, lumineux et haut, de sorte que tous se pouvaient voir.

40. Là, devant moi, sur le vert émail, me furent montrés les grands esprits, et de leur vue encore en moi-même je m’exalte.

41. Je vis Électre 10, accompagnée de beaucoup d’autres, parmi lesquels je reconnus Hector, et Énée, et César, armé de ses yeux d’épervier.

42. Je vis Camille 11 et Penthésilée 12 de l’autre côté ; je vis aussi le roi Latinus assis avec sa fille Lavinie.

43. Je vis ce Brutus qui chassa Tarquin, Lucrèce, Julia 13, Marzia 14 et Cornelia 15, et, seul à l’écart, Saladin 16.

44. Puis ayant levé un peu plus les yeux, je vis le maître de ceux qui savent 17, assis au milieu de la famille philosophique.

45. Tous l’admiraient, tous lui rendaient honneur. Là je vis Socrate et Platon, qui se tiennent plus près de lui que les autres ;

46. Démocrite, qui soumet l’univers au hasard ; Diogène, Anaxagore et Thalès ; Empédocle, Héraclite et Zénon ;

47. Et je vis celui qui si bien décrivit les vertus des plantes, je veux dire Dioscoride ; je vis Orphée, Tullius et Livius 18, et Sénèque le philosophe moral ;

48. Euclide le géomètre, Ptolomée 19, Hippocrate, Avicenne 20 et Galien, Averroès 21 qui fit le grand Commentaire.

49. Je ne saurais les nommer tous, car tellement me presse mon long sujet, que maintes fois le dire reste en arrière des choses.

50. La troupe des six en deux se sépara : le sage Guide, par une autre route, me conduisit, hors de l’air tranquille, dans l’air qui frémit,

Et je vins en un lieu où rien ne luit.


NOTES DU CHANT QUATRIÈME

4-1. « Je te précéderai et tu me suivras. »

4-2. Ce que les théologiens appellent la peine du dam.

4-3. Dans un état intermédiaire entre le salut et la damnation.

4-4. Le Christ triomphant.

4-5. Pour l’obtenir de son père Laban, Jacob, comme le raconte la Genèse, le servit pendant quatorze ans.

4-6. A la prière de Béatrice, Virgile, comme on l’a vu, avait quitté les Limbes pour aller au secours de Dante.

4-7. Le nom du poëte.

4-8. Homère.

4-9. Le feu dont il a parlé plus haut.

4-10. Fille d’Atlas, laquelle eut, de Jupiter, Dardanus, fondateur de Troie.

4-11. Fille de Métabus, roi des Volsques. — Voyez ch. I, terc. 36.

4-12. Reine des Amazones, tuée par Achille.

4-13. Fille de César et femme de Pompée.

4-14. Femme de Caton d’Utique.

4-15. Fille de Scipion l’Africain et mère des Gracques.

4-16. Soudan de Babylone.

4-17. Aristote.

4-18. Cicéron et Tite-Live.

4-19. Astronome et géographe, connu par le système du monde qui porte son nom.

4-20. Médecin arabe qui florissait vers le milieu du onzième siècle.

4-21. Averroès, philosophe arabe, et célèbre commentateur d’Aristote.


CHANT CINQUIÈME

1. Ainsi descendis-je du premier cercle dans le second, qui enserre moins d’espace et plus de douleur, et telle que ses pointes arrachent des cris.

2. Là siège Minos, d’horrible aspect et grinçant des dents : il examine les fautes à l’entrée, juge et envoie au lieu qu’il désigne en se ceignant.

3. Je dis que quand l’âme mal née vient en sa présence, pleinement elle se confesse ; et ce juge des péchés

4. Voit quel lieu de l’enfer lui est destiné : il se ceint de sa queue autant de fois qu’il veut qu’elle descende de degrés.

5. Toujours devant lui il en est beaucoup : chacune à son tour va au jugement : elles parlent, elles écoutent, puis sont poussées en bas.

6. Suspendant, lorsqu’il me vit, l’exercice de sa haute fonction : « O toi, me dit Minos, qui viens en la demeure douloureuse,

7. « Regarde bien comment tu entres, et à qui tu te fies : que ne t’abuse point l’ampleur de l’entrée. » Et mon Guide à lui : « Pourquoi grondes-tu ?

8. « Ne t’oppose point à son aller fatal : ainsi est voulu là où se peut ce qui se veut. N’en demande pas davantage ! »

9. Lors commençai-je d’entendre les accents plaintifs ; lors de grands pleurs frappèrent mon oreille.

10. Je viens en un lieu muet de toute lumière 1, qui mugit comme la mer pendant la tempête, lorsqu’elle est battue des vents contraires.

11. L’infernal ouragan, qui jamais ne s’arrête, emporte les esprits dans sa course rapide, et, les roulant, les froissant, les meurtrit.

12. Lorsqu’ils arrivent au bord escarpé, là les cris, et les gémissements, et les hurlements ; là ils blasphèment la puissance divine.

13. J’entendis qu’à ce tourment étaient condamnés les pécheurs charnels, qui soumettent la raison à la convoitise.

14. Et comme, dans la froide saison, le vol des étourneaux les emporte en bandes épaisses et larges, ainsi ce souffle emporte les esprits mauvais.

15. D’ici, de là, en haut, en bas, jamais ne les conforte aucune espérance, non-seulement de repos, mais d’une moindre peine.

16. Et comme les grues vont chantant leur lai, se formant dans l’air en une longue ligne ; ainsi vis-je venir, poussant des cris,

17. Les ombres emportées par ce tourbillon. Ce pourquoi je dis : — Maître, quelles sont ces âmes qu’ainsi châtie l’air noir ?

18. « La première de celles dont tu t’enquiers, me dit-il alors, fut reine de beaucoup de langues 2 ;

19. « Dans le vice de luxure elle fut si plongée, que, par sa loi, ce qui plaît elle le fit licite, pour échapper à l’infamie où elle était conduite.

20. « C’est Sémiramis, de qui on lit qu’elle fut épouse de Ninus et lui succéda ; elle possédait la terre que régit le Soudan.

21. « L’autre est celle qui, infidèle aux cendres de Sichée, se tua par amour 3 ; puis vient la lascive Cléopâtre. »

22. Je vis Hélène, cause de tant de maux, et je vis le grand Achille qui par l’amour enfin périt.

23. Je vis Pàris, Tristan 4 ; et plus de mille ombres il me nomma et me montra du doigt, qu’amour fit sortir de notre vie.

24. Lorsque j’eus ouï mon Maître nommer les femmes antiques et les cavaliers, je fus pris de pitié et comme éperdu.

25. Je commençai : — Poëte, volontiers parlerai-je à ces deux qui vont ensemble 5 et paraissent si légers au vent.

26. Et lui à moi : « Attends un peu qu’ils soient plus près de nous ; prie-les alors par cet amour qui les emporte 6, et ils viendront. »

27. Sitôt que le vent les amène vers nous, j’élève la voix : — O âmes en peine, venez nous parler, si un autre ne le défend !

28. Comme les colombes que le désir appelle, les ailes déployées, et d’un vol ferme traversant les airs, viennent au doux nid ;

29. Ainsi ces deux âmes sortent de la troupe où est Didon, et viennent à nous par l’air malin ; si fort fut le cri affectueux :

30. « O gracieux et bon, toi qui, à travers l’air noirâtre, viens nous visiter, nous qui teignîmes le monde de sang !

31. « Si nous était ami le Roi de l’univers, nous le prierions de te faire paix, à toi qui as pitié de notre triste sort.

32. « Nous écouterons ce que vous voulez dire, et vous dirons ce qu’il vous plaît d’entendre, tandis que le vent se tait.

33. « La terre où je naquis borde la mer où descend le Pô, pour s’y reposer avec son cortège 7.

34. « L’amour qui si vite s’empare d’un cœur tendre, éprit celui-ci du beau corps qui m’a été enlevé ; et la manière m’est encore amère.

35. « L’amour qui ne permet point à l’aimé de ne pas aimer, m’éprit pour celui-ci d’une passion si forte que maintenant même, comme tu le vois, elle ne m’abandonne point.

36. « L’amour nous conduisit à une même mort : Caïna 8 attend celui qui éteignit notre vie. » D’eux nous furent portées ces paroles.

37. Lorsque j’ouïs ces âmes blessées, je baissai la tête, et la tins baissée jusqu’à ce que le Poëte me dit : « Que penses-tu ? »

38. Je répondis : — Hélas ! que de doux pensers, quel ardent désir a mené ceux-ci au douloureux passage !

39. Puis me tournant vers eux, je parlai et dis : — Francesca, tes souffrances me touchent et m’attristent jusqu’aux larmes.

40. Mais dis-moi : Au temps des doux soupirs, à quoi et comment amour te fit-il connaître les douteux désirs ?

41. Et elle à moi : « Nulle douleur plus grande que des temps heureux se ressouvenir dans la misère ; et cela ton Maître le sait 9.

42. « Mais puisque tant tu désires connaître de notre amour la première racine, je le dirai, comme qui dit et pleure.

43. « Un jour, par plaisir, nous lisions de Lancelot, comment l’amour l’enserra de ses liens ; nous étions seuls et sans aucune défiance.

44. « Plusieurs fois cette lecture mut nos regards et décolora notre visage ; mais un seul moment nous vainquit.

45. « Quand nous lûmes comment les riantes lèvres désirées furent baisées par un tel amant, celui-ci, qui jamais de moi ne sera séparé,

46. « Tout tremblant me baisa la bouche : Galeotto 10 pour nous fut le livre et qui l’écrivit ; ce jour nous ne lûmes pas plus avant. »

47. Pendant qu’ainsi parlait l’un des esprits, l’autre pleurait tellement que de pitié je défaillis, comme si je me mourais ;

Et je tombai comme tombe un corps mort.


NOTES DU CHANT CINQUIÈME

5-1. Voyez ch. I, terc.20, note 1.

5-2. Allusion à Babel, où s’opéra, selon la Bible, la confusion des langues et la séparation des peuples.

5-3. Didon.

5-4. Neveu de Marc, roi de Cornouailles, et le premier des chevaliers errants qu’Arthus, roi de Bretagne, avait rassemblés à sa cour. S’étant épris d’Isotta, femme de Marc, celui-ci les surprit ensemble, et frappa en trahison Tristan, qui mourut de sa blessure peu de jours après.

5-5. Francesca Malatesta et Paul Malatesta, son beau-frère. Francesca, remarquable par sa grande beauté, était fille de Guido da Polenta, seigneur de Ravenne, et mariée à Lanciotto ou Lancillotto, fils de Malatesta, seigneur de Bimini. Lanciotto avait de la valeur, mais il était laid et contrefait ; tandis que son frère, au contraire, était doué de tous les dons extérieurs. Épris pour sa belle-sœur d’un amour partagé, ils furent surpris par le mari, qui les tua tous deux, d’un seul coup.

5-6. Par cet amour pour lequel ils sont condamnés à être éternellement emportés par le tourbillon.

5-7. Ses affluents.

5-8. Lieu de l’Enfer, où sont punis, avec Caïn, les fratricides.

5-9. Virgile, jadis heureux dans le monde, sentait, lui aussi, avec tristesse, la privation du Ciel.

5-10. Galeotto, dans le roman, fait l’office d’entremetteur entre Lancelot et Ginevra.


CHANT SIXIÈME

1. Quand mon esprit, tout absorbé dans la pitié des deux cognats, et troublé de tristesse, revint à soi,

2. De nouveaux tourments et de nouveaux tourmentés je vis autour de moi, partout où j’allais, et me tournais, et regardais.

3. Je suis au troisième cercle de la pluie éternelle, maudite, froide, pesante : toujours la même, toujours elle tombe également.

4. Des averses de forte grêle, et d’eau noire, et de neige, traversent l’air ténébreux ; fétide est la terre qui les reçoit.

5. Cerbère, bête cruelle et de forme monstrueuse, avec trois gueules aboie contre ceux qui sont là submergés 1.

6. Il a les yeux rouges, la barbe grasse et noire, le ventre large, les mains armées de griffes : il déchire les esprits, et les écorche, et les dépèce.

7. La pluie les fait hurler comme des chiens : faisant d’un de leurs côtés un abri à l’autre 2, fréquemment se tournent les malheureux profanes 3.

8. Sitôt que Cerbère, le grand ver, nous aperçut, il ouvrit ses gueules et nous montra ses crocs : pas un de ses membres qui ne frémît.

9. Mon Guide étendit les mains, prit de la terre, et à pleines poignées la jeta dans les gosiers affamés.

10. Tel que le chien avide qui aboie, et s’apaise lorsqu’il mord la proie, ne songeant à combattre que pour la dévorer,

11. Ainsi fut-il des sales mâchoires du démon Cerbère, qui étourdit tellement les âmes qu’elles voudraient être sourdes.

12. Nous passions sur les ombres qu’abat la pesante pluie, et nous posions les pieds sur leur vide apparence qui semble une personne.

13. Elles gisaient à terre pêle-mêle, hors une qui, se soulevant, s’assit, lorsqu’elle nous vit passer devant elle.

14. « O toi qui traverses cette région de l’Enfer, me dit-elle, reconnais-moi, si tu le peux ! tu naquis avant que je ne mourusse 4

15. Et moi à elle : — L’angoisse que tu ressens t’ôte peut-être de ma mémoire, de sorte qu’il ne me semble pas t’avoir vu jamais.

16. Mais dis-moi qui tu es, ce qui t’a plongé dans ce lieu de douleur et dans une peine telle que, s’il en est de plus grande, il n’en est point de plus dégoûtante.

17. Et lui à moi : « Ta ville, qui est si pleine d’envie que déjà la mesure déborde, fut ma demeure durant la vie sereine.

18. « Vous, ses citoyens, m’appeliez Ciacco 5 : à cause de la griève coulpe de gourmandise, je suis, comme tu le vois, brisé sous la pluie.

19. « Et moi, triste âme, je ne suis pas seule ; toutes ces autres, pour la même faute, subissent la même peine. » Et il n’ajouta pas une parole.

20. Je lui répondis : — Ciacco, ta souffrance me touche tant, qu’elle me tire des larmes ; mais dis-moi, si tu le sais, où en viendront

21. Les citoyens de la ville divisée : s’il en est aucun de juste : et dis-moi pourquoi tant de discordes l’ont assaillie.

22. Et lui à moi : « Après de longs débats ils en viendront au sang, et le parti sauvage 6 chassera l’autre avec beaucoup d’offense.

23. « Puis il faut que celui-là tombe, et que l’autre, après trois soleils 7, l’emporte par la force de celui 8 qui maintenant flatte 9.

24. « Il tiendra longtemps le front haut, tenant l’autre sous un lourd poids, quoiqu’il en pleure et s’en indigne.

25. « Il y a deux justes, mais on ne les écoute point. La superbe, l’envie et l’avarice sont les trois étincelles qui ont embrasé les cœurs. »

26. Ici prit fin son dire lamentable. Et moi à lui : — Je veux que tu m’instruises encore, et que de plus de paroles tu me fasses don.

27. Farinata et le Tegghiaio, qui furent si dignes, Jacopo Rusticucci, Arrigo et le Mosca 10, et les autres qui appliquèrent leur esprit à bien faire,

28. Dis moi où ils sont, et fais que je les reconnaisse, car un vif désir me presse de savoir s’ils ont en partage les douceurs du ciel, ou les poisons de l’enfer.

29. Et lui : « Ils sont parmi les âmes les plus noires ; le poids de fautes diverses les entraîne au fond. Si jusque-là tu descends, tu pourras les voir.

30. « Mais quand tu seras dans le doux monde, je te prie de me rappeler au souvenir d’autrui 11. Plus ne te dis et plus ne te réponds. »

31. Lors, de travers tournant les yeux, il me regarda un peu, puis baissa la tête, et tomba parmi les autres aveugles.

32. Et le Guide à moi : « Plus ne se réveillera-t-il avant le son de la trompette de l’ange, quand lui apparaîtra la Puissance ennemie.

33. « Chacun reverra la triste tombe, reprendra sa chair et sa figure, entendra ce qui retentit dans l’éternité. »

54. Ainsi traversâmes-nous, à pas lents, le sale mélange des ombres et de la pluie, conversant de la vie future.

35. — Maître, dis-je, ces tourments croîtront-ils après la grande sentence ? ou reviendront-ils moindres ? ou seront-ils également cuisants ?

36. Et lui à moi ; « Retourne à ta doctrine 12, qui veut que plus l’être est parfait, plus il sente le bien, et aussi la douleur.

37. « Bien que jamais ces maudits ne doivent atteindre la vraie perfection, plus parfaits néanmoins s’attendent-ils à être après qu’avant 13. »

38. Nous suivîmes cette route circulaire, parlant de bien plus de choses que je n’en redis. Nous vînmes au point où elle descend :

Là nous trouvâmes Pluton, le grand ennemi. NOTES DU CHANT SIXIÈME

6-1. Les Gourmands.

6-2. Opposant un de leurs côtés à la tempête de pluie et de grêle, ce côté forme à l’autre un abri.

6-3. Pécheurs.

6-4. Littéral. Avant que je fusse défait, tu fus fait.

6-5. En langage florentin, ciacco, signifie pourceau. On ignore qui était le personnage ainsi surnommé.

6-6. Le parti des Blancs ou des Gibelins. — Il l’appelle « sauvage », disent les commentateurs, parce qu’il prit naissance dans les bois du val de Sieve.

6-7. Trois révolutions du soleil, c’est-à-dire, trois ans.

6-8. Charles de Valois, qui se tourna du côté des Noirs ou des Guelfes.

6-9. « Qui maintenant trompe les Florentins par des paroles flatteuses. »

6-10. Nobles florentins, que le Poëte retrouvera plus tard.

6-11. « De ceux qui sont encore dans le monde des vivants. »

6-12. La philosophie d’Aristote.

6-13. « Après qu’avant la grande sentence, ou le dernier jugement. » Ils seront plus parfaits, parce que le corps et l’âme se seront réunis ; mais leurs tourments croîtront en proportion.


CHANT SEPTIÈME

1. « Pape satan, Pape satan, Aleppe 1 ! » cria Pluton d’une voix rauque ; et ce Sage affable qui sait tout,

2. Dit pour m’encourager : « Prends garde que ta peur ne te soit à dommage. Quelque pouvoir qu’ait celui-ci, il ne t’empêchera point de descendre cette ravine. »

5. Puis, vers cette lèvre enflée il se tourna, et dit : « Tais-toi, méchant loup ! consume ta rage au-dedans de toi.

4. « Non sans cause celui-ci va-t-il au fond du gouffre. Ainsi est-il voulu là-haut, où Michel vengea le superbe adultère 2. »

5. Comme les voiles gonflées par le vent tombent pêle-mêle lorsque le mât se brise, ainsi à terre tomba la bête cruelle.

6. Nous descendîmes dans le quatrième gouffre, pénétrant de plus en plus dans la lugubre enceinte qui enserre le mal de tout l’univers.

7. Ah ! justice de Dieu, que de peines nouvelles et de tourments je vis ! et que grièvement notre coulpe est châtiée !

8. Comme l’onde qui, au-dessus de Charybde, se brise contre l’onde qu’elle heurte, ainsi faut-il qu’ici 3 les damnés mènent leur ronde.

9. Ici sont-ils plus nombreux qu’ailleurs ; séparés en deux bandes, ils poussaient en hurlant des fardeaux avec la poitrine :

10. Ils se heurtaient à leur rencontre, puis retournaient en arrière, criant : « Pourquoi amasses-tu ? » et : « Pourquoi dissipes-tu 4 ?»

11. Ainsi des deux côtés, par le sombre cercle, retournaient-ils au point opposé, se jetant leur honteux refrain.

12. Et, arrivée au milieu de son cercle, chaque bande revenait à une nouvelle joute. Moi qui avais le cœur comme brisé,

13. Je dis : — Maître, apprends-moi qui sont ceux-là, et si furent clercs tous ces tonsurés que je vois à notre gauche.

14. Et lui à moi : « Tous furent si aveugles d’esprit pendant la vie première, qu’avec mesure aucun ne dépensa.

15. « Assez clairement l’aboie leur bouche, lorsqu’ils viennent aux deux points du cercle, où les sépare une faute contraire.

16. « Ceux-ci, dont la tête est nue de cheveux, furent clercs, et Papes, et Cardinaux, en qui souverainement domina l’avarice. »

17. Et moi : — Maître, parmi eux je devrais bien reconnaître quelques-uns de ceux qui furent atteints de ce mal immonde.

18. Et lui à moi : « Une vaine pensée t’abuse. La vie obscure qui les souilla, maintenant les dérobe à la connaissance.

19. « Éternellement ils viendront se heurter de la sorte. Les uns, en sortant du sépulcre, ressusciteront la main fermée ; et les autres, la tête rase.

20. « Mal donner et mal retenir leur a ravi le beau monde 5 et les a conduits à cette rixe : ce qu’elle est, je le dis sans l’orner de paroles.

21. « Maintenant, mon fils, tu peux voir si la courte moquerie des biens commis à la fortune vaut que tant les hommes s’en tourmentent.

22. « Tout l’or qui est et fut jamais sous le ciel ne pourrait, à une seule de ces âmes fatiguées, procurer de repos. »

23. — Maître, lui dis-je, dis-moi aussi : Cette fortune que tu viens de nommer, qu’est-elle, que dans ses mains elle ait ainsi tous les biens du monde ?

24. Et lui à moi : « O créatures stupides ! que profonde est votre ignorance ! Je veux que de moi tu apprennes ceci 6 :

25. « Celui dont la science s’élève au-dessus de tout, a fait les cieux et leur a donné qui les conduise, de sorte que sur chaque partie resplendisse chaque partie 7,

26. « Distribuant également la lumière. Pareillement, aux splendeurs mondaines il a préposé un chef et ministre général,

27. « Pour transférer de temps en temps les biens fragiles de nation à nation, d’une race à l’autre, quoi que puisse faire pour s’y opposer l’industrie humaine.

28. « C’est pourquoi une nation domine, et une autre languit, selon le jugement de celle-ci 8, lequel est caché comme le serpent sous l’herbe.

29. « Votre savoir ne peut rien contre elle : elle prévoit, juge, et poursuit son règne comme les autres Dieux 9, le leur.

30. « Nulle trêve à ses changements : la nécessité hâte sa course, d’où vient que si fréquentes sont les vicissitudes.

31. « C’est là celle que tant mettent en croix 10, qui lui devraient des louanges et qui à tort la blâment et la maudissent.

32. « Mais elle subsiste, heureuse, et n’entend rien de cela ; avec les autres créatures premières 11, joyeuse elle roule sa sphère, et jouit en soi de sa félicité.

33. « Maintenant nous descendons là où s’émeut une plus grande pitié. Déjà les étoiles qui montaient quand je partis s’abaissent, et défendent de trop s’arrêter. »

34. Nous passâmes à l’autre bord du cercle, près d’une fontaine qui bouillonne et se dégorge par un fossé dérivé d’elle.

35. L’eau était d’une teinte plutôt sombre que noire ; et nous, en suivant les brunes ondes, nous entrâmes par un autre chemin dans ces basses régions 12.

36. Descendu au pied de ces malignes pentes grises, ce triste ruisseau y engendre un marais nommé Styx.

37. Et moi qui regardais, attentif, je vis dans ce bourbier des gens tout nus, couverts de fange, le visage courroucé.

38. Non pas seulement avec la main, mais avec la tête, avec, la poitrine et les pieds ils se frappaient, et en lambeaux se déchiraient avec les dents.

39. Le bon Maître dit : « Tu vois les âmes de ceux que vainquit la colère, et je veux aussi que pour certain tu tiennes

40. « Qu’il en est, sous l’eau, dont les soupirs produisent ces bulles à la surface, comme l’œil te le montre, où qu’il se tourne.

41. « Enfoncés dans le limon, ils disent : Malheureux fûmes-nous dans le doux air que réjouit le soleil, ayant au dedans de nous une fumée pesante !

42. « Maintenant nous nous attristons au fond de la bourbe noire… Dans leur gosier ils murmurent cet hymne, dont ils ne peuvent prononcer une parole entière. »

43. Ainsi nous parcourûmes, entre la rive sèche et le milieu, un grand arc du sale marais, les yeux tournés vers ceux qui engloutissent la fange :

Au pied d’une tour nous vînmes enfin. NOTES DU CHANT SEPTIÈME

7-1. Interjection de colère, sur le sens précis de laquelle varient les commentateurs.

7-2. Dante, nourri de l’Écriture, en emploie souvent le langage ; et rien de plus commun, dans l’Écriture, que les mots d’adultère et de fornication appliqués à l’infidélité contre Dieu. — Quelques-uns pensent que strupo signifie multitude, bande, troupe. Alors il faudrait traduire : Michel tira vengeance de la troupe superbe.

7-3. Le cercle des Prodigues et des Avares.

7-4. Dans le choc de ces deux bandes, les Prodigues crient aux Avares : Pourquoi amassestu ? et les Avares aux Prodigues : Pourquoi dissipestu ?

7-5. Le ciel.

7-6. Au lieu de che tu mia sentenza ne imbocche, d’autres lisent che tutti mia sentenza imbocche, « Que tous apprennent de moi ceci. » Imboccare signifie proprement mettre, ou recevoir dans la bouche.

7-7. De sorte que chaque hémisphère céleste brille successivement sur chaque hémisphère terrestre.

7-8. De la fortune.

7-9. Les Esprits préposés au gouvernement du monde, appelés aussi Dieux dans l’Écriture.

7-10. Accusent, outragent.

7-11. Les anges.

7-12. Le cinquième cercle, où sont les Colères et les Négligents.


CHANT HUITIÈME

1. Continuant, je dis que longtemps avant que nous fussions au pied de la tour, nos yeux se dirigèrent vers le sommet,

2. Attirés par deux petites flammes que nous y vîmes poser ; et à ce signal répondit une autre tour, si lointaine qu’à peine le regard pouvait la discerner.

3. Et moi, vers la mer de tout savoir 1 me tournant, je dis : — Que veut dire ce feu ? et que répond l’autre ? et qui sont ceux qui font ce signal ?

4. Et lui à moi : « Sur les ordes ondes, déjà tu peux découvrir ce qu’on attend, si point ne te le cachent les vapeurs du bourbier. »

5. Jamais corde ne lança, à travers les airs, de flèche aussi rapide qu’une petite nacelle

6. Que je vis venir vers nous sur cette eau, conduite par un seul nautonier, qui criait : « Te voilà donc arrivée, âme félonne ? »

7. « Phlégias, Phlégias 2, tu cries en vain cette fois, dit mon Seigneur ; tu ne nous auras que le temps de passer le marais. »

8. Comme celui qui reconnaît avoir été déçu, et qui s’en chagrine, tel devint Phlégias tout gonflé de colère.

9. Mon Guide descendit dans la barque, puis m’y fit entrer après lui, et lorsque je fus dedans, alors seulement elle parut chargée 3.

10. Dès que le Guide et moi nous fûmes dans la nef, l’antique proue va sillonnant l’eau plus profondément qu’elle ne le fait avec les autres.

11. Tandis que nous traversions le lac stagnant, devant moi se leva un damné tout couvert de fange, lequel dit : « Qui es-tu, toi qui viens avant l’heure 4 ? »

12. Et moi à lui : — Si je viens, je ne reste point. Mais toi, qui es-tu, qui t’es ainsi souillé ?… Il répondit : « Tu le vois, je suis un qui pleure. »

13. Et moi à lui : — Avec tes pleurs et avec ton deuil, esprit maudit, demeure ! je te reconnais, si bourbeux que tu sois.

14. Alors il étendit ses deux mains vers la barque ; ce pourquoi le Maître prudent le repoussa, disant : « Va là avec les autres chiens ! »

15. Puis, de ses bras me ceignant le col, il baisa mon visage, et dit : « Ame noble, bénie soit celle dont le sein te porta !

16. « Celui-ci fut dans le monde plein d’orgueil ; rien de bon n’orne sa mémoire : aussi son ombre est-elle ici furieuse.

17. « Combien là-haut s’estiment de grands rois, qui seront ici comme des porcs dans la bourbe, laissant de soi d’horribles mépris. »

18. Et moi : — Maître, très-désireux serais-je de le voir plonger dans cette boue, avant que nous ne sortions du lac.

19. Et lui à moi : « Tu ne verras point le rivage que tu ne sois satisfait ; il convient que tu jouisses de ce désir. »

20. Peu après je vis la gent fangeuse se ruer sur lui de telle furie, que j’en loue encore et en remercie Dieu.

21. Tous criaient ; « A Philippe Argenti 5 ! » et cet esprit florentin, dans sa rage, se déchirait lui-même avec les dents.

22. Là nous le laissâmes, et plus n’en parlerai. Mais des cris douloureux frappant mon oreille, je portai en avant un regard attentif.

23. Et le bon Maître dit : « Maintenant, mon fils, s’approche la cité nommée Dité, avec ses coupables citoyens entassés en foule. »

24. Et moi : — Maître, déjà clairement je vois dans la vallée leurs mosquées rouges comme si elles sortaient du feu.

25. Et lui me dit : « Le feu éternel qui les embrase au dedans les fait paraître rouges, comme tu le vois dans ce bas enfer. »

26. Nous arrivâmes dans les fossés profonds qui entourent cette ville désolée. Les murs me semblaient de fer.

27. Non sans de grands détours, nous vînmes en un endroit où le dur nocher nous cria : « Sortez, voici l’entrée ! »

28. Je vis sur les portes plus de mille de ceux que le ciel fit pleuvoir 6, lesquels avec colère disaient : « Qui est celui-ci, qui, sans être mort,

29. Va dans le royaume des morts ? » Et mon sage Maître fit signe de vouloir leur parler secrètement.

30. Alors un peu se calma leur grand courroux, et ils dirent : « Viens seul, et que s’en aille celui-là, qui fut si hardi que d’entrer dans ce royaume.

31. « Seul qu’il s’en retourne par la folle route 7 ; qu’il essaye s’il pourra : toi qui à travers cette contrée obscure l’as accompagné, tu demeureras ici. »

32. Pense, Lecteur, si je me déconfortai au son de ces paroles maudites, croyant ne m’en retourner jamais.

33. — O mon cher Guide, qui plus de sept fois m’as rendu la sécurité, et tiré d’autres périls menaçants,

34. Ne me laisse point, dis-je, en cette détresse ; et si l’aller plus avant m’est dénié, revenons vite ensemble sur nos pas.

35. Et ce Seigneur qui m’avait conduit, me dit : « Ne crains point : nul ne peut nous fermer le passage que nous a ouvert un si grand 8.

36. « Mais attends-moi ici, et conforte et nourris d’une bonne espérance ton esprit abattu ; je ne te laisserai pas dans le monde bas. »

37. Ainsi s’en va, et là m’abandonne le doux père ; et moi je demeure en suspens, le oui et le non se combattant dans ma tête.

38. Je ne pus ouïr ce qu’il leur dit ; mais il n’eut guère été avec eux, que tous coururent préparer la défense au dedans.

39. Nos adversaires fermèrent les portes devant mon Seigneur qui resta dehors, et revint vers moi à pas lents,

40. Les yeux à terre et le front morne, soupirant il disait : « Qui m’a refusé l’entrée des demeures douloureuses ? »

41. Et il me dit : « Quoique je me courrouce, ne t’effraye point : je vaincrai dans ce combat, quelle que soit au dedans la défense.

42. « Cette arrogance ne leur est pas nouvelle ; ils la montrèrent jadis à une porte moins secrète 9, dont la serrure est encore brisée.

43. « Au-dessus, tu as vu l’inscription de mort ; et déjà de l’autre côté, descend la pente, passant sans escorte à travers les cercles,

« Tel par qui la ville s’ouvrira. » NOTES DU CHANT HUITIÈME

8-1. Virgile.

8-2. Furieux contre Apollon, qui avait violé sa fille, Phlégias brûla le temple de ce dieu, à Delphes, et fut pour cela condamné à l’Enfer où Dante feint qu’il est le nocher chargé de conduire les âmes mauvaises à la cité de Dité.

8-3. Parce que Dante seul avait un corps dont le poids faisait enfoncer la barque.

8-4. Avant d’être mort.

8-5. Homme riche et puissant, très-colère.

8-6. Plus de mille des esprits rebelles, qui, chassés de leur premier séjour, tombèrent du ciel, comme la pluie tombe des nuages.

8-7. Par la route où il est entré follement

8-8. Dieu même.

8-9. La première porte de l’Enfer, dont il est parlé au commencement du troisième chant, et dont le Christ força l’entrée, lors de sa descente dans les Limbes.


CHANT NEUVIÈME

1. Cette couleur, dont le découragement au dehors me peignit 1 lorsque je vis mon Guide revenir, fit qu’il se hâta de renfermer en soi ses émotions nouvelles.

2. Attentif, il s’arrêta comme un homme qui écoute, l’œil ne pouvant atteindre, au loin à cause de l’air obscur et du brouillard épais.

3. « Il nous faudra vaincre dans ce combat, dit-il, sinon… tel à nous s’est offert. Oh ! qu’il me tarde que l’autre arrive ici 2 ! »

4. Je vis bien que la suite amendait le commencement, les paroles différant des premières.

5. Cependant son dire m’inspira de la peur, parce que peut-être tirais-je le discours tronqué à un sens pire que son sens véritable.

6. — En ce fond de la triste conque, aucun descend-il jamais du premier degré, où la seule peine est le manque d’espérance ?

7. Demandai-je. Et lui répondit : « Rarement arrive-t-il qu’un de nous parcoure le chemin par où je vais.

8. « Une autre fois je fus, il est vrai, forcé de descendre ici-bas par les conjurations de la dure Érichtone, qui rappelait les ombres en leurs corps 3.

9. « J’étais depuis peu dépouillé de ma chair, lorsqu’elle me fit entrer au dedans de ces murs, pour tirer un esprit du cercle de Judas.

10. « Ce lieu est le plus bas et le plus sombre, et le plus loin du ciel qui entoure et meut tout 4. Je connais bien la route ; ainsi tranquillise-toi.

11. « Ce marais, d’où s’exhale une vapeur fétide, ceint la cité de douleur, où désormais nous ne pouvons entrer sans ire 5. »

12. D’autres choses il dit ; mais je n’en ai pas le souvenir, parce que mes yeux m’avaient attiré tout entier vers la haute tour au sommet ardent,

13. Où tout d’un coup je vis debout trois furies infernales teintes de sang, qui avaient des membres et un port de femme,

14. Des ceintures d’hydres vertes, et pour cheveux des cérastes et des serpents, dont leurs tempes affreuses étaient liées.

15. Et lui qui bien reconnut les servantes de la reine des pleurs éternels 6 : « Regarde, me dit-il, les féroces Érynnis !

16. « Celle-ci à gauche est Mégère ; celle qui se lamente à droite est Alecto ; Tisiphone est au milieu. » Et cela dit, il se tut.

17. Chacune d’elles se déchirait la poitrine avec les ongles ; elles se frappaient des mains, et jetaient de si hauts cris, que de crainte je me serrai contre le Poëte.

18. « Viens, Méduse ! nous le ferons de pierre 7, » criaient-elles toutes, regardant en bas ; « mal nous vengeâmes l’attaque de Thésée 8 »

19. — « Tourne-toi en arrière, et ferme les yeux ; car si la Gorgone se montrait et que tu la visses, jamais d’ici tu ne remonterais. »

20. Ainsi dit le Maître ; et lui-même me tourna, et ne se fiant point à mes mains, des siennes encore il me couvrit les yeux.

21. O vous qui avez l’intelligence saine, contemplez la doctrine cachée sous le voile des vers étranges 9.

22. Déjà sur les ondes troubles venait avec fracas un son plein d’épouvante, dont tremblaient les deux rives.

23. Il ressemblait au vent impétueux qui, durant les ardeurs pernicieuses, secoue la forêt, et, sans que rien l’arrête,

24. Brise, abat les rameaux, et les emporte au loin. Poudreux et superbe il s’avance, et fait fuir les animaux et les pasteurs.

25. Il 10 me rouvrit les yeux et dit : « Dirige maintenant ta vue sur cette antique écume, là où plus âcre est la fumée. »

26. Comme les grenouilles, devant la couleuvre ennemie, fuient à travers l’eau jusqu’à terre où chacune d’elles se ramasse en soi ;

27. Ainsi vis-je plus de mille âmes ruinées fuir devant un qui, marchant, passait le Styx à pieds secs.

28. Il éloignait de son visage cet air épais, portant souvent sa main gauche en avant, et de cette seule gêne paraissait fatigué.

29. Bien m’aperçus-je qu’il était envoyé du ciel, et je me tournai vers le Maître, et il me fit signe de garder le silence, et de m’incliner devant lui.

30. Ah ! qu’il me semblait plein de courroux ! Il vint à la porte et l’ouvrit avec une petite verge, sans que rien la retînt :

31. « O chassés du ciel, bande abjecte ! commença-t-il sur l’horrible seuil, d’où tant d’audace en vous ?

32. « Pourquoi regimbez-vous contre cette volonté qui ne saurait jamais ne pas atteindre sa fin, et a plusieurs fois accru vos angoisses ?

33. « Que sert de se heurter contre les destins ? Votre Cerbère, si bien vous en souvient, en a encore le menton et la gorge pelés 11. »

34. Puis il s’en retourna par la route bourbeuse, et ne nous dit pas un mot ; mais il ressemblait à un homme qu’aiguillonne et presse un autre souci

35. Que de ce qui est devant lui : et nous, tranquilles après les paroles saintes, nous nous acheminâmes vers la ville.

36. Nous y entrâmes sans nul conflit, et moi qui désirais voir ce que renferme une telle forteresse 12,

37. Quand je fus dedans, je jetai mes regards alentour, et je vis, de tous côtés, une vaste campagne pleine de deuil et d’affreux tourments.

38. Comme près d’Arles, où le Rhône devient stagnant, comme à Pola 13, près du Quarnaro 14, qui ferme l’Italie et en baigne les limites,

39. La plaine est toute bosselée de tombes ; ainsi en était-il ici, mais d’une façon plus triste,

40. Entre elles des flammes étant éparses, qui les embrasaient tellement qu’aucun art n’exige que le fer le soit plus.

41. Tous leurs couvercles étaient soulevés, et d’au dedans sortaient des cris si lamentables, que beaucoup paraissaient-ils de malheureux dans les tourments.

42. Et moi : — Maître, qui sont ceux-là qui, du fond des sépulcres, font entendre ces douloureux soupirs ?

43. Et lui à moi : « Ici sont les hérésiarques avec leurs disciples de toute secte, et les tombes en sont bien plus combles que tu ne crois.

44. Ici le semblable est enseveli avec le semblable : les tombeaux sont plus ou moins brûlants. » Et, après avoir tourné à main droite,

Nous passâmes entre les tourmentés et les hautes murailles. NOTES DU CHANT NEUVIÈME

9-1. La pâleur par laquelle se manifesta sa frayeur.

9-2. Ce passage obscur a fort exercé les commentateurs. Se parlant et se répondant à lui-même intérieurement, Virgile ne prononce que des mots entrecoupés, qui ne forment aucun sens suivi. On devine seulement qu’il attend avec impatience quelqu’un qui lui a promis secours. Dante lui-même ne sait quel est le sens véritable du discours tronqué de son Guide. Il y avait entre les Gibelins un langage convenu, mystérieux, dont on trouve plus d’une trace dans ce poëme, et encore plus dans les autres ouvrages de l’auteur, surtout dans ses Canzoni. Les mots tal et altri paraissent appartenir à ce langage, dont le secret probablement est à jamais perdu. Quelques-uns conjecturent qu’ils désignent l’empereur Henri de Luxembourg impatiemment attendu par les Gibelins, alors abattus par le parti contraire, et qui fondaient sur sa venue, plusieurs fois annoncée, de grandes espérances.

9-3. Sorcière de Thessalie, qui, à la prière de Sextus Pompée, tira par la force de ses enchantements, une âme de l’Enfer, pour savoir qu’elle serait l’issue de la guerre civile entre César et le grand Pompée, père de Sextus. — Lucain, Pharsale, liv. VI.

9-4. Le Premier Mobile, ou le ciel le plus élevé, qui enveloppe et meut tous les autres cieux.

9-5. « Sans que le courroux de celui qui va venir ne dompte la résistance des esprits rebelles qui nous en interdisent l’entrée. »

9-6. Proserpine, femme de Pluton, roi de l’Enfer.

9-7. « Nous le changerons en pierre. »

9-8. « Nous tirâmes une trop faible vengeance de l’attaque de Thésée. » — Descendu aux Enfers avec Pirithoüs pour enlever Proserpine, celui-ci fut dévoré par Cerbère, et Thésée seulement retenu prisonnier. Suivant une interprétation différente et plus littérale, — car le texte ne dit pas mal vengiammo, mais mal non vengiammo, — il faudrait traduire mal nous ne vengeâmes, nous ne punîmes pas mal l’attaque de Thésée. Ce serait une sorte de louange que se donneraient à elles-mêmes les Furies. Ce sens, toutefois, ne se lie pas aussi bien avec ce qui précède.

9-9. Dante semble ici confirmer lui-même le sentiment des interprètes, dont il est parlé dans la note sur le tercet 3.

9-10. Virgile.

9-11. Sous l’image de Cerbère, disent les interprètes, il faut entendre l’esprit infernal, qui, lors de la descente du Christ en Enfer, ne pouvant lui opposer de résistance, s’arracha de rage le poil du menton, et se meurtrit le visage et la poitrine.

9-12. Le sixième cercle.

9-13. Ville d’Istrie.

9-14. Golfe qui baigne l’Istrie, où finit l’Italie, et la sépare de la Croatie.


CHANT DIXIÈME

1. Maintenant, par un étroit sentier, entre le mur de la ville et les tourmentés, va mon Maître, et moi derrière lui.

2. — O vertu suprême 1 dis-je, qui, comme il te plaît, me conduis par les tristes circuits, parle-moi et satisfais mes désirs.

3. La gent qui gît dans les sépulcres, la pourrait-on voir ? Tous les couvercles sont levés, et nul ne fait garde.

4. Et lui à moi : « Tous seront scellés, quand de Josaphat ils reviendront ici avec les corps qu’ils ont laissés là-haut.

5. « De ce côté ont leur cimetière, avec Épicure, tous ces sectateurs, qui veulent que l’âme meure avec le corps.

6. « Au reste, de là dedans on satisfera bientôt ta demande, et aussi le désir que tu me tais. »

7. Et moi : — Bon maître, si je ne te découvre pas tout mon cœur, c’est pour être bref comme déjà auparavant tu m’y as induit.

8. « O Toscan, qui t’en vas, vivant, par la cité du feu ainsi sagement parlant, qu’il te plaise t’arrêter en ce lieu !

9. « Ton langage montre que tu es né dans cette noble patrie 2 à laquelle peut-être fus-je trop rude. »

10. Subitement cette voix sortit d’une des tombes : de quoi effrayé, je me rapprochai un peu de mon Guide.

11. Et lui me dit : « Que fais-tu ? Tourne-toi. Vois là Farinata qui s’est levé : tu le verras tout entier de la ceinture en haut. »

12. J’avais déjà mes yeux fixés sur les siens, et lui de la poitrine et du front se dressait, comme s’il eût eu l’enfer à grand mépris.

13. Les mains promptes et hardies du Maître me poussèrent vers lui à travers les sépulcres, disant : « Que tes paroles soient nettes 3 ! »

14. Et quand je fus au pied de sa tombe, il me regarda un peu, puis d’un air hautain me demanda : « Qui furent tes ancêtres ? »

15. Moi qui d’obéir étais désireux, je ne les lui célai point, mais je les nommai tous : sur quoi il éleva un peu les sourcils,

16. Puis dit : « Cruellement ils furent ennemis de moi, et de mes aïeux, et de mon parti ; aussi les chassai-je deux fois. »

17. — S’ils furent chassés, répondis-je, de toutes parts ils revinrent et l’une et l’autre fois ; mais les vôtres n’apprirent jamais cet art.

18. Lors, se montrant à découvert, surgit une ombre, qui seulement au menton de l’autre atteignait ; elle s’était, je crois, levée sur les genoux.

19. Elle regarda autour, comme désirant voir si un autre était avec moi ; et après qu’en elle l’espérer fut entièrement éteint,

20. Pleurant elle dit : « Si, à travers cette sombre prison, tu vas par grandeur d’âme, mon fils où est-il ? pourquoi pas avec toi ? »

21. Et moi à lui : — Je ne viens pas de moi-même ; me conduit en ces lieux celui qui attend là, et que votre Guido eut peut-être à dédain 4.

22. Ses paroles et le genre de la peine m’avaient déjà de celui-ci appris le nom : ce pourquoi la réponse fut si pleine.

23. Soudain se dressant, il s’écria : « N’as-tu pas dit : Il eut ? Ne vit-il plus ? La douce lumière ne frappe-t-elle plus ses yeux ? »

24. Voyant qu’un peu je tardais à répondre, à la renverse il retomba, et ne parut plus au dehors.

25. Mais cet autre magnanime, à la demande de qui je m’étais arrêté, ne changea point de visage ; sa tête ; son corps restèrent immobiles.

26. Et continuant le premier discours : « Qu’ils aient mal appris cet art, dit-il, cela me tourmente plus que cette couche.

27. « Mais de la Dame qui règne ici 5 le flambeau ne se sera pas rallumé cinquante fois, que tu sauras ce que coûte cet art.

28. « Et si jamais tu retournes dans le doux monde 6, dis-moi pourquoi ce peuple, en toutes ses lois, est si cruel contre les miens ? »

29. Et moi à lui : — Le massacre et le carnage qui rougit l’Arbia 7 fait faire une telle oraison dans notre temple 8.

30. Après avoir en soupirant secoué la tête : « A cela, dit-il, je ne fus pas seul, et ce n’eût pas certes été sans cause qu’avec les autres je m’y fusse porté ;

31. « Mais quand tous consentaient à détruire Florence, seul en face je la défendis. »

32. — Ah ! si jamais les vôtres recouvrent le repos, lui dis-je, levez, je vous prie, le voile dont vous avez enveloppé ma sentence 9 ;

33. Car, si je l’entends bien, il semble que, le présent vous étant caché, vous voyez au delà ce que le temps amène avec lui.

34. « Nous voyons, dit-il, comme on voit avec une mauvaise vue, les choses qui sont loin, autant que les éclaire le souverain Maître.

35. « Quand elles s’approchent, ou sont déjà, toute notre intelligence s’évanouit ; et si quelque autre ne vient ici nous en instruire, nous ne savons rien de votre état humain.

36. « Ainsi, tu peux comprendre que pour nous mourra toute connaissance, de ce moment où sera fermée la porte de l’avenir 10. »

37. Alors, comme contrit de ma faute : — Maintenant, dis-je, vous direz à ce tombé 11 que son fils est encore parmi les vivants.

38. Et si, tardant de répondre, je demeurai muet, faites-lui savoir que ce fut parce que j’étais encore dans l’erreur dont vous m’avez tiré 12.

39. Déjà mon Maître me rappelait, ce pourquoi je priai l’esprit de se hâter de me dire qui était avec lui.

40. Il me dit : « Ici je gis avec plus de mille ; là-dessous est le second Frédéric, et le cardinal 13 : je me tais des autres.

41. Puis il s’enfonça : et moi vers l’antique Poëte je tournai mes pas, repensant aux paroles qui me semblaient menaçantes.

42. Lui se mut, et ainsi allant, il me dit : « Pourquoi es-tu si troublé ? » Et moi je satisfis à sa demande.

43. « Que ta mémoire conserve ce que tu as entendu contre toi, me commanda ce Sage ; maintenant regarde ici ! » Et il leva le doigt 14.

44. « Quand tu seras devant le doux rayon de celle dont le bel œil voit tout 15, par elle tu connaîtras le voyage de ta vie. »

45. Il tourna ensuite à main gauche : nous laissâmes le mur, et vînmes vers le milieu par un sentier qui aboutit à une vallée

Dont, jusque d’en haut, l’on sentait la puanteur.


NOTES DU CHANT DIXIÈME

10-1. Virgile.

10-2. Florence, patrie de Farinata degli Uberti, lequel, uni aux Gibelins de Sienne, exerça de grandes sévérités contre ceux de ses concitoyens qui appartenaient au parti guelfe.

10-3. Le sens paraît être : « Tu peux parler librement, hardiment. » Cependant conte peut aussi signifier brèves, et ce sens s’accorderait mieux avec ce que dit Dante plus loin : « Déjà mon maître me rappelait. »

10-4. Guido Cavalcanti, fils de Cavalcante de’ Cavalcanti, avait abandonné la poésie pour s’appliquer à la philosophie.

10-5. La Lune.

10-6. Cette tournure empruntée des anciens, et qui se retrouve plus bas, exprime une sorte de souhait conditionnel : — « Dis-moi, et qu’ainsi puisses-tu retourner dans le doux monde. — »

10-7. Lors de la défaite des Guelfes près de ce fleuve.

10-8. De telles lois, disent les commentateurs, qui entendent par tempio le lieu où s’assemblaient les magistrats. Ce mot, joint à celui d’ovazione, nous paraît, dans la pensée du Dante, trop d’accord avec les ardentes passions politiques du temps, ériger la vengeance en une sorte de culte.

10-9. Dante, inquiet de ces paroles obscures et menaçantes de Farinata : Tu sauras ce que coûte cet art, le prie de s’expliquer plus clairement.

10-10. Après le Jugement dernier, où il n’y aura plus d’avenir, parce qu’il n’y aura plus de temps.

10-11. Cavalcante de’ Cavalcanti.

10-12. « Parce que je croyais, à tort, que les damnés connaissaient les choses présentes. »

10-13. Le cardinal Ottaviano degli Ubaldini, si passionnément attaché au parti Gibelin, qu’il disait : « S’il y a une âme, je l’ai perdue pour les Gibelins. » — Voilà pourquoi il est mis ici parmi les hérétiques.

10-14. Peut-être pour indiquer le ciel où il verra Béatrice, laquelle, comme il le dit plus bas, lui fera connaître le voyage de sa vie, — l’instruira de ce qui doit lui arriver plus tard.

10-15. Béatrice.

CHANT ONZIÈME

1. Sur le bord d’une haute rive que forme un cercle de pierres brisées, nous vînmes au-dessus d’un amas de tourments plus cruels.

2. Et à cause de l’horrible puanteur qu’exhale le profond abîme, nous nous retirâmes derrière le couvercle

3. D’un grand tombeau, où je vis une inscription qui disait : « Je garde le pape Anastase, que Photin 1 détourna de la vraie voie. »

4. — « Il convient de retarder notre descente, afin qu’accoutumés un peu à l’infecte vapeur, elle nous soit ensuite moins pénible. »

5. Ainsi le Maître. Et moi : — Trouve, lui dis-je, quelque compensation, pour que le temps ne soit pas perdu. Et lui : « Tu vois que j’y pense.

6. « Mon fils, dit-il, au dedans de ces rocs sont trois petits cercles, de degré en degré, comme ceux que tu quittes.

7. « Tous sont remplis d’esprits maudits : mais, pour qu’ensuite la vue te suffise, entends comment et pourquoi ils sont dans la gêne.

8. « De toute malice qui attire la haine du ciel, la fin est l’injure ; et toute pareille fin offense autrui ou par la force, ou par la fraude.

9. « Mais, parce que la fraude est le mal propre de l’homme, elle déplaît davantage à Dieu : c’est pourquoi les artisans de fraude gisent plus bas, et plus de douleur les point.

10. « Tout le premier cercle est des Violents ; mais parce qu’on fait violence à trois sortes de personnes, sa construction le divise en trois enceintes distinctes.

11. « A Dieu, à soi, au prochain on peut faire violence ; je dis aux personnes et aux biens, comme tu vas l’entendre clairement.

12. « La violence donne la mort au prochain, et le blesse ; elle l’atteint dans son bien par les rapines, les incendies, les exactions.

15. « Dans la première enceinte sont donc tourmentés les homicides, ceux qui frappent à tort, les ravageurs et tous les voleurs, par bandes séparées.

14. « L’homme peut porter une main violente sur soi et sur ses biens : ainsi dans la seconde enceinte, il convient que sans fruit se repente

15. « Quiconque se prive de votre monde 2, joue et dissipe son bien, et se crée une peine de ce qui devait être sa joie.

16. « On peut faire violence à la Divinité en la niant au dedans de soi et la blasphémant, en méprisant la nature et sa bonté 3.

17. « Ainsi la plus étroite enceinte 4 marque de son signe et Sodome et Cahors 5, et qui, discourant en son cœur, méprise Dieu.

18. « La fraude, qui toujours blesse la conscience 6, on peut en user contre qui a fiance, et contre qui ne l’a pas.

19. « Cette dernière sorte de fraude détruit seulement le lien d’amour formé par la nature ; d’où, dans le second cercle, ont leur nid

20. « L’hypocrisie, la flatterie, la sorcellerie, la fourberie, le larcin, la simonie, les commerces infâmes, la baraterie, et pareilles ordures.

21. « Par l’autre sorte de fraude s’oublie l’amour que forme la nature, et celui qui s’y surajoute et crée la foi spéciale 7.

22. « Ce pourquoi, dans le plus petit cercle, là où est le centre de l’univers, au-dedans duquel sise est Dité, éternellement le traître est consumé. »

23. Et moi : — Maître, très-clairement procède ton discours, et bien distingue-t-il ce gouffre et le peuple qui l’habite.

24. Mais, dis-moi : ceux du marais fangeux que le vent emporte et que bat la pluie, et qui se heurtent avec des paroles si âpres,

25. Pourquoi dans la cité du feu ne sont-ils pas punis, si Dieu les a en ire ? Et si en ire il ne les a pas, pourquoi sont-ils en telle angoisse ?

26. Et lui à moi : « D’où vient, dit-il, que ton esprit s’égare ainsi contre sa coutume, ou qu’ailleurs regarde ta mémoire ?

27. « Ne te souviens-tu point de ce que dit ton éthique 8, traitant des trois dispositions que le ciel réprouve :

28. « L’incontinence, la malice, l’aveugle bestialité ? Et comment l’incontinence offense moins Dieu, et s’attire moins de blâme ?

29. « Si tu considères bien cette sentence et te rappelles quels sont ceux qui, hors d’ici, plus haut, subissent leur peine 9,

30. « Tu verras aisément pourquoi ils sont séparés de ces félons, et pourquoi avec moins de courroux la divine justice les martelle ? »

31. — O soleil, qui guéris toute vue troublée, tu me satisfais tellement, lui dis-je, quand tu dénoues les difficultés, que non moins que savoir, douter m’est agréable.

32. Retourne encore un peu en arrière, à ce que tu as dit de l’usure, qu’elle blesse la divine bonté, et délie ce nœud.

33. « La philosophie, à qui l’écoute, enseigne, me dit-il, en plus d’un endroit, comment la Nature, dans son cours, procède

34. « De la divine intelligence et de son art propre 10 ; et si tu lis bien la physique 11, tu trouveras, dès les premières pages,

35. « Que votre art suit, autant qu’il peut, celui-là, comme le disciple suit le maître, de sorte que votre art est, pour ainsi parler, petit-fils de Dieu.

36. « De ces deux 12, si tu te rappelles le commencement de la Genèse, il convient que l’homme tire sa vie et son progrès.

37. « Et parce que l’usurier tient une autre voie, il méprise la Nature, et en soi, et dans l’art qui la suit, puisqu’en autre chose il met son espérance 13.

38. « Mais suis-moi : l’aller m’agrée, maintenant que les Poissons glissent à l’horizon, que le Chariot se montre au-dessus du Coro 14,

Et que là, plus loin, le rocher devient moins abrupt.


NOTES DU CHANT ONZIÈME

11-1. Hérésiarque du quatrième siècle, qui niait la divinité de Jésus-Christ.

11-2. Les Violents contre eux-mêmes, les Suicidés.

11-3. En abusant des biens que nous tenons de la nature, et en méprisant ses lois.

11-4. Les trois enceintes qui divisent en trois cercles plus petits le cercle des Violents, vont se rétrécissant à mesure qu’elles descendent plus bas.

11-5. Cahors, au temps de Dante, était un repaire d’usuriers.

11-6. Littéralement : « La fraude dont toute conscience est mordue. » Cela peut s’entendre en plusieurs sens ; nous suivons celui qui nous paraît le plus naturel, et le mieux lié avec ce qui suit.

11-7. La première sorte de fraude rompt les liens par lesquels la nature a uni généralement les hommes entre eux ; la seconde rompt en outre les liens plus étroits de la parenté, de l’amitié, etc., d’où naît une confiance mutuelle plus grande.

11-8. L’éthique d’Aristote, de grande autorité alors dans les écoles.

11-9. Voyez ch. VII. terc. 8 et suiv.

11-10. Tout ce que produit la Nature a premièrement sa cause dans l’intelligence divine, et ensuite dans l’action de la Nature même, dans son art propre, dont le principe est en Dieu.

11-11. La physique d’Aristote.

11-12. De ces deux arts, celui de la Nature et le vôtre.

11-13. Parce qu’il veut retirer du fruit de ce qui n’en produit ni naturellement, ni par l’art humain, c’est-à-dire de l’argent, stérile de lui-même.

11-14. Le Coro, ou le Caurus des Latins, est le vent du nord-ouest.


CHANT DOUZIÈME

1. Si âpre était le lieu où nous vînmes pour descendre la rive 1, qu’à cause de celui que nous y trouvâmes, il n’est point de vue qu’il ne rebutât.

2. Telle qu’au-dessous de Trente, cette ruine qui frappa de flanc l’Adige lorsque, par un tremblement de terre ou le manque d’appui, elle s’écroula,

3. Forme, du sommet de la montagne jusque dans la plaine où elle roula, un talus de roches, lesquelles ouvrent un chemin à qui serait en haut :

4. Telle était la descente de ce précipice ; et, sur la pointe abrupte du gouffre, gisait l’infamie des Crétois,

5. Qui fut conçue dans la fausse vache 2. Lorsqu’il nous vit, il se mordit lui-même, comme dévoré de colère au dedans.

6. Mon sage Guide lui cria : « Crois-tu peut-être qu’ici soit le roi d’Athènes 3, qui là-haut dans le monde te mit à mort ?

7. « Va-t’en, bête brute ! celui-ci ne vient pas instruit par ta sœur ; il vient pour voir vos peines. »

8. Comme le taureau qui rompt ses liens au moment où il vient de recevoir le coup mortel, aller ne sait, mais ça et là sautille,

9. Ainsi faire vis-je le Minotaure. Et le Maître prudent cria : « Cours au passage ! il est bon que tu descendes pendant sa furie. »

10. Et descendant, nous prîmes notre route par cet éboulement de pierres, qui souvent roulaient sous nos pieds, à cause du poids nouveau 4.

11. Je m’en allais pensif, et lui me dit : « Tu penses peut-être à ces ruines que garde la colère bestiale que je viens de réprimer.

12. « Or, je veux que tu saches que, lorsque, l’autre fois, je descendis dans le bas enfer, cette roche n’était pas encore écroulée.

13. « Mais, si je juge bien, peu avant la venue de celui qui enleva à Dité la grande proie du cercle supérieur 5,

14. « De toutes parts la profonde et sale vallée trembla tellement, que je pensai que l’univers sentait l’Amour par lequel il en est qui croient

15. « Que plusieurs fois le monde fut ramené dans le chaos 6 ; et, à ce moment, cette vieille roche, ici, et ailleurs encore plus, s’écroula.

16. « Mais fixe tes regards sur la vallée ; nous approchons du lac de sang 7 où bouillent ceux qui, par violence, ont nui à autrui. »

17. O aveugle cupidité, ô folle colère, qui tant nous incite pendant la courte vie, et ensuite, durant l’éternelle, nous plonge en un si affreux bain !

18. Je vis une large fosse qui, comprenant toute la partie plane, se contournait en arc, comme l’avait dit mon Guide.

19. Entre elle et le pied de la ravine couraient à la file des Centaures armés de flèches, comme ils avaient coutume d’aller à la chasse dans le monde.

20. Nous voyant descendre, chacun d’eux s’arrêta, et de la bande trois se détachèrent, avec des arcs et de petits dards premièrement éprouvés.

21. Et l’un d’eux cria de loin : « A quel supplice venez-vous, vous qui descendez la côte ? Parlez d’où vous êtes, sinon je tire l’arc. »

22. Mon Maître dit : « Nous répondrons là de près à Chiron ; à ton dam ton vouloir fut toujours trop prompt. »

23. Puis, me touchant, il dit : « Celui-ci est Nessus, qui mourut pour la belle Déjanire, et se vengea lui-même 8,

24. « Et celui du milieu, qui regarde sa poitrine, est le grand Chiron, le nourricier d’Achille ; cet autre est Pholas, qui fut si plein de colère.

25. « Autour de l’étang par milliers ils vont, lançant des flèches contre toute ombre qui se soulève, au-dessus du sang, plus que ne le permet sa coulpe. »

26. Nous nous approchâmes de ces animaux agiles ; Chiron prit un trait, et avec la coche il repoussa sa barbe des mâchoires.

27. Lorsqu’il eut découvert sa large bouche, il dit à ses compagnons : « Remarquez-vous que celui d’arrière meut ce qu’il touche ?

28. « Ainsi n’ont pas coutume de faire les pieds des morts. » Et le bon Maître, qui déjà était près de sa poitrine, où se joignent les deux formes 9,

29. Répondit : « Bien est-il vivant, et ainsi seul je dois lui montrer la sombre vallée : la nécessité l’y conduit, non le plaisir.

30. « Telle 10 suspendit ses chants d’alléluia pour venir me commettre cet office nouveau ; il n’est point un larron, ni moi une âme noire.

31. « Mais, par cette vertu par qui mes pieds se meuvent sur une route si âpre, donne-nous un des tiens, qui, nous accompagnant,

32. « Nous montre le gué, et porte en croupe celui-ci, qui n’est pas un esprit qui aille par les airs. »

33. Chiron, se tournant à droite, dit a Nessus : « Retourne, et guide-les, et si une autre bande vous arrête, écarte-la ! »

34. Lors, avec l’escorte fidèle, nous suivîmes les bords de la rouge fosse bouillante, où les brûlés poussaient de grands cris.

35. J’en vis d’enfoncés jusqu’aux sourcils, et le grand Centaure dit : « Ce sont les tyrans qui s’assouvirent de pillage et de sang.

36. « Ici se pleurent les ravages accomplis sans pitié ; ici sont Alexandre et le cruel Denys, à qui dut la Sicile des années douloureuses.

37. « Et ce front au poil si noir est Azzolino 11, et cet autre blond est Obizzo d’Esti 12, qui vraiment 13 fut

38. « Là-haut, dans le monde, tué par son fils. » Alors je me tournai vers le Poëte, qui dit : « Que celui-ci maintenant te soit le premier, et moi le second 14. »

39. Un peu plus loin le Centaure fixa ses regards sur quelques-uns qui, jusqu’à la gorge, paraissaient sortir de ce sang bouillant.

40. Il nous montra une ombre, seule à l’écart, disant : « Celui-ci 15, dans le sein même de Dieu, perça le cœur que sur la Tamise on honore encore. »

41. Puis j’en vis qui, au-dessus de l’étang, levaient la tête, et d’autres tout le buste : et de ceux-ci j’en reconnus beaucoup.

42. Ainsi de plus en plus baissait ce sang, jusqu’à ne couvrir que les pieds ; et ce fut là que nous passâmes le lac.

43. « Comme de ce côté tu as vu le sang diminuer toujours, dit le Centaure, je veux que tu croies

44. « Que de cet autre côté le fond se creuse de plus en plus, pour rejoindre l’endroit où il convient que la tyrannie gémisse.

45. « De ce côté 16, la divine justice point cet Attila qui fut le fléau de la terre, et Pyrrhus, et Sextus 17, et trait éternellement

46. « Les larmes qu’éternellement renouvelle la brûlante douleur en Regnier de Corneto et Regnier Pazzo 18, qui tant infestèrent les chemins. »

Puis, se retournant, il repassa le gué.


NOTES DU CHANT DOUZIÈME

12-1. Septième cercle.

12-2. Le Minotaure fut engendré par un taureau, auquel se livra Pasiphaë, enfermée dans une vache de bois.

12-3. Thésée, qui, instruit par Ariane, sœur du Minotaure, tua le monstre qui devait le dévorer.

12-4. Le poids de Dante, revêtu de son corps.

12-5. La venue de Jésus-Christ, qui tira des Limbes les âmes des Justes.

12-6. Empédocle croyait le monde engendré par la discorde des éléments, et que, lorsqu’elle cessait, lorsque la concorde, l’amour, unissait le semblable au semblable, le monde retombait dans le chaos.

12-7. Première enceinte, ou girone du septième cercle.

12-8. Nessus, ayant tenté d’enlever Déjanire, fut tué par Hercule, avec des flèches trempées dans le sang de l’Hydre. Pour se venger, il fit don de sa robe ensanglantée à Déjanire, en lui disant qu’elle avait en soi une vertu qui empêcherait son mari d’aimer d’autres femmes. Elle le crut, et donna la robe à Hercule, qui, après s’en être revêtu, embrasé d’un feu intérieur, entra en furie et mourut.

12-9. Où finit la forme humaine et commence la forme de cheval.

12-10. Béatrice.

12-11. Ezzelino di Romano, vicaire impérial de la marche de Trévise, et tyran de Padoue, où il exerça d’effroyables cruautés.

12-12. Marquis de Ferrare et de la marche d’Ancône. Non moins cruel qu’Ezzelino, il fut étouffé par son fils : dal figliastro, dit Dante. Notre langue manque de ce mot, dans un sens analogue à celui de marâtre.

12-13. Chiron dit : fut vraiment, parce que le fait du parricide n’était pas avéré, mais soupçonné seulement là-haut dans le monde.

12-14. « C’est maintenant Nessus qui te guidera et t’instruira le premier. »

12-15. Gui de Montfort, pour venger la mort de son père Simon, exécuté à Londres, poignarda dans une église de Viterbe, au moment même de l’élévation de l’hostie, Henry, neveu de Henry III, roi d’Angleterre. Villani rapporte que, son corps ayant été transporté à Londres, son cœur fut placé dans une coupe d’or à l’entrée du pont de la Tamise, pour rappeler ce meurtre aux Anglais.

12-16. Du côté où le lac redevient plus profond.

12-17. Sextus Tarquin.

12-18. Bandits qui infestaient les plages maritimes de Rome, au temps de Dante.


CHANT TREIZIÈME

1. Nessus n’avait pas encore regagné l’autre bord, lorsque nous entrâmes dans un bois où nul sentier n’était tracé.

2. Point de feuillage vert, mais de couleur sombre ; point de rameaux unis, mais noueux et tortus ; point de fruits, mais sur des épines des poisons.

5. N’ont point de halliers si âpres et si épais ces bêtes sauvages qui, entre Cecina et Corneto 1, haïssent les lieux cultivés.

4. Là font leurs nids les hideuses Harpies, qui chassèrent des Strophades 2 les Troyens, avec la triste annonce du futur désastre.

5. Elles ont de vastes ailes, et des cols et des visages humains, et des pieds armés de griffes, et des plumes à leur large ventre ; elles se lamentent sur les arbres étranges.

6. Et le bon Maître : « Avant de pénétrer plus loin, sache, me dit-il, que tu es dans la seconde enceinte 3, et y seras

7. « Tant que tu chemineras dans l’horrible sablon. Regarde bien, et tu verras des choses qui rendront mes paroles croyables 4. »

8. Déjà, de toutes parts, j’entendais pousser des gémissements, et ne voyais personne ; de sorte que, troublé, je m’arrêtai.

9. Je crois qu’il crut que je croyais 5 que cette foule de voix, sortant d’entre les troncs, venait de gens qui se cachaient de nous.

10. Ce pourquoi le Maître dit : « Si tu romps quelque branche d’un de ces arbres, rompues aussi seront les pensées que tu as 6. »

11. Lors, avançant un peu la main, je cueillis un petit rameau d’un épais buisson, et le tronc cria : « Pourquoi me mutiles-tu ? »

12. Puis devenu tout noir de sang, il cria de nouveau : « Pourquoi me brises-tu ? N’as-tu aucun sentiment de pitié ?

13. « Hommes nous fûmes, et maintenant sommes buissons. Ta main devrait être plus pieuse, eussions-nous eu des âmes de serpents. »

14. Comme le bois vert allumé par un bout, gémit de l’autre, l’air sortant en sifflant ;

15. Ainsi, de ce tronc, sortaient ensemble des paroles et du sang, sur quoi je laissai tomber le rameau, et demeurai comme un homme qui craint.

16. « Ame blessée, répondit mon sage Guide, si auparavant il avait pu croire ce qu’il a vu seulement dans mes vers,

17. « Il n’aurait pas sur toi porté la main. Mais ce que la chose a d’incroyable m’a fait le pousser à un acte dont je m’afflige moi-même.

18. « Mais dis-lui qui tu fus, afin qu’en guise d’amende, il rafraîchisse ta mémoire dans le monde où il lui est permis de retourner. »

19. Et le tronc : « Tant me séduit ton doux parler que je ne me puis taire, et souffrez qu’un peu m’alentisse le charme de discourir.

20. « Je suis celui qui tint les deux clefs du cœur de Frédéric 7, et ouvrant et fermant, si souèvement je les tournais,

21. « Que de son secret j’éloignai tout autre. Tant fus-je fidèle au glorieux office, que j’en perdis le pouls et le sommeil.

22. « La courtisane 8 qui du palais de César jamais ne détourna ses yeux effrontés, perte de tous, et des cours le vice,

23. « Enflamma contre moi toutes les âmes, et ceux qu’elle enflammait enflammèrent tellement Auguste, que les joyeux honneurs se changèrent en un triste deuil.

24. « Mon âme indignée, croyant en mourant fuir le mépris, me rendit injuste contre moi juste.

25. « Par les nouvelles racines de ce bois, je vous jure que jamais je ne violai la foi à mon seigneur, qui d’honneur fut si digne.

26. « Et si l’un de vous retourne dans le monde, qu’il relève ma mémoire, encore abattue du coup que lui porta l’envie. »

27. Il se tut, et le Poëte attendit un peu, puis il me dit : « Ne perds pas le temps, mais parle et interroge-le, si plus tu désires savoir. »

28. Et moi à lui : — Demande-lui encore ce que tu croiras devoir m’agréer ; je ne le pourrais moi-même, tant mon cœur est ému de pitié.

29. Il recommença donc : « Si celui-ci libéralement t’accorde ta prière, esprit emprisonné, qu’il te plaise aussi

30. « De nous dire comment l’âme est liée à ces arbres noueux ; et, si tu le peux, dis-nous si quelqu’un jamais se dégage de tels membres. »

31. Alors fortement souffla le tronc, puis le souffle se changea en cette voix : « Brièvement il vous sera répondu.

32. « Lorsque l’âme féroce quitte le corps dont elle s’est elle-même arrachée, Minos l’envoie à la septième bouche ;

33. « Elle tombe dans la forêt, non en un lieu choisi, mais où le hasard la jette : là elle germe comme un grain d’épeautre ;

34. « S’élevant, elle devient une tige et un arbre silvestre. Les Harpies, se repaissant de ses feuilles, ouvrent un passage à la douleur qu’elles lui font ressentir 9.

35. « Comme les autres nous viendrons rechercher nos dépouilles, mais cependant aucun ne les revêtira ; car il n’est pas juste que l’homme recouvre ce que lui-même il s’est ravi.

36. « Ici nous les traînerons, et dans la lugubre forêt nos corps seront suspendus, chacun au tronc de sa triste ombre. »

37. Nous demeurions attentifs, croyant qu’il voulait dire encore autre chose, quand nous surprit un bruit

38. Semblable au fracas des bêtes et des branches, qu’entend celui qui voit venir le sanglier et la meute qui le suit.

39. Et voilà, vers la gauche, deux damnés nus et déchirés, fuyant de telle vitesse, qu’à travers la forêt ils brisaient tout obstacle.

40. Celui de devant : « Accours, accours, ô Mort ! » Et l’autre, à qui trop il paraissait tarder, criait : « Lappo, si prudentes ne furent pas

41. « Tes jambes aux joutes de Toppo 10. » Et puis, l’haleine lui manquant peut-être, de soi et d’un buisson il fit un seul groupe.

42. Derrière eux la forêt était pleine de chiennes noires, affamées et courant comme des lévriers qu’on vient de détacher.

43. Dans celui qui s’était tapi elles enfoncèrent les dents, et le déchirèrent pièce à pièce, puis emportèrent ces lambeaux palpitants.

44. Alors mon Guide me prit par la main et me conduisit au buisson, qui, à cause des blessures sanglantes, en vain pleurait :

45. « O Jacopo de Sant’ Andrea 11, disait-il, que t’a servi de te faire de moi une défense ? En quoi suis-je coupable de ta méchante vie ? »

46. Quand le Maître près de lui se fut arrêté : « Qui fus-tu, dit-il, toi qui, par tant de plaies, souffles avec le sang des paroles douloureuses ? »

47. Et lui à nous ? « O âmes qui êtes venues pour voir l’indigne saccage qui m’a ainsi dépouillé de mes feuilles,

48. « Recueillez-les au pied de la tige. Je fus de la cité qui substitua Baptiste à son premier patron 12 ; ce pourquoi celui-ci

49. « Avec son art l’affligera toujours 13 : et n’était qu’au passage de l’Arno, de lui se voient encore quelques restes 14,

50. « Ces citoyens, qui de nouveau la fondèrent sur les cendres laissées par Attila, auraient vainement fait travailler.

« De ma maison je me fis un gibet 15


NOTES DU CHANT TREIZIÈME

13-1. Cecina, fleuve qui se jette dans la mer, à une demi-journée de Livourne, du côté de Rome. Corneto, château du patrimoine de saint Pierre. Cette partie de la Maremme est couverte de bois et de buissons, peuplés de daims, de chevreuils et de sangliers. (Venturi.)

13-2. Iles de la mer Ionienne. (Voyez Énéide, liv. III, v. 254 et suivants.)

13-3. Celle des Suicidés.

13-4. « Qui rendront croyable ce que je raconte de Polydore, que sur son corps avait cru un arbuste, les rameaux duquel, arrachés par Énée, répandirent du sang. » (Énéide, liv. III.)

13-5. Le même jeu de mots se retrouve dans l’Arioste :

Io credea e credo, e creder credo il vero. Orlando, cant. IX, oct. 23.

13-6. « Tu seras désabusé de la pensée que tu as, que ces voix viennent de gens cachés entre les troncs. »

13-7. Pierre des Vigpes, né à Capoue, devint chancelier de Frédéric II et posséda toute sa confiance. Accusé par des envieux d’avoir révélé au pape Innocent les secrets de son maître, l’empereur, trop crédule, le dépouilla de ses dignités et lui fit crever les yeux. Ne pouvant supporter l’infamie d’un traitement si injuste à la fois et si barbare, Pierre des Vignes se brisa la tête contre les murs d’une église.

13-8. L’envie.

13-9. Lorsqu’on brise un de leurs rameaux, ces malheureux ressentent une douleur qui leur arrache des cris, lesquels sortent par l’ouverture du rameau brisé.

13-10. Lappo, de Sienne, grand dissipateur, voyant l’armée siennoise défaite par les Arétins près de la Pieve del Toppo, se jeta en désespéré au milieu des ennemis et se fit tuer.

13-11. Gentilhomme de Padoue qui, ayant dissipé tout son bien, se tua de désespoir.

13-12. Florence, auparavant dédiée à Mars, prit pour patron saint Jean-Baptiste, lorsqu’elle devint chrétienne.

13-13. « Lui suscitera toujours des guerres. »

13-14. A l’entrée de Pontevecchio, on voit encore un piédestal sur lequel autrefois était une statue de Mars.

13-15. Quelques-uns croient que Dante parle ici de Rocco de’ Mozzi qui, ayant dissipé de grandes richesses, se pendit pour échapper à la pauvreté ; selon d’autres, il s’agit de Lotto Degli Agli, qui se pendit de remords d’avoir rendu une sentence injuste. Boccace pense que Dante n’a voulu désigner aucun personnage particulier, mais en général tous ceux qui, dans ce temps-là, se suicidèrent à Florence.


CHANT QUATORZIÈME

1. Ému de l’amour du lieu natal, je recueillis les feuilles éparses, et les rendis à celui dont la voix déjà s’éteignait.

2. De là nous vînmes là où se sépare la seconde enceinte de la troisième, et où de la justice se voit un horrible art.

3. Pour bien représenter ces choses nouvelles, je dis que nous arrivâmes dans une plaine qui de soi rejette toute plante.

4. La forêt douloureuse forme autour une guirlande, comme autour de celle-là le triste fossé ! Sur la lisière nous affermîmes nos pieds.

5. Le sable était un sable aride et pressé, pareil à celui que foulèrent les pieds de Caton [1].

6. O vengeance de Dieu, combien doit te craindre quiconque lit ce que virent mes yeux !

7. Je vis de grands troupeaux d’ombres nues, qui toutes gémissaient misérablement, et une loi diverse paraissait leur être imposée.

8. Quelques-unes sur le dos gisaient à terre ; d’autres, ramassées en soi, étaient assises, et d’autres marchaient continuellement.

9. Plus nombreuses étaient celles qui marchaient, et moins, celles qui gisaient sous le tourment ; mais leur langue à la plainte était plus déliée.

10. Partout, sur le sable, lentement pleuvaient de larges flocons de feu, comme, d’un temps calme, la neige sur les Alpes.

11. Telles que les mèches de flamme que, dans les chaudes contrées de l’Inde, Alexandre vit tomber sur son armée,

12. Ce pourquoi par ses troupes il fit fouler le sol, parce que mieux s’éteignait la vapeur lorsqu’elle était seule [2] ;

13. Telle descendait l’éternelle ardeur ; et, comme l’amadou sous le briquet, le sable s’embrasait pour doubler la douleur.

14. Sans repos était le mouvement des misérables mains, d’ici, de là, secouant la flamme nouvelle.

15. Je commençai : — Maître, toi qui vaincs toutes choses, hors les farouches démons qui sortirent contre nous à l’entrée de la porte,

16. Quel est ce grand, qui semble n’avoir souci du brasier, et gît si fier et si dédaigneux que la pluie ne paraît pas l’amollir ?

17. Celui-là même s’étant aperçu que de lui j’interrogeais mon Guide, cria « Quel je fus vivant, tel je suis mort.

18. « Quand Jupiter fatiguerait encore son forgeron [3], de qui, dans son courroux, il prit le foudre aigu dont il me frappa le dernier jour ;

19. « Et quand tour à tour il fatiguerait les autres [4] dans la noire forge du mont Gibel [5], criant : Vulcain, à l’aide ! à l’aide !

20. « Comme il fit au combat de Phlégra [6], et que contre moi il rassemblerait et tous ses traits et toute sa force, il n’aurait pas la joie de la vengeance. »

21. Alors mon Guide, avec plus de force que je ne l’avais encore entendu s’écrier : « O Capanée [7], ta superbe qui ne fléchit point

22. « Accroît ton supplice ; aucun tourment ne serait, sans ta rage, un complet châtiment de ta fureur. »

23. Puis se tournant vers moi, d’une lèvre moins irritée il dit : « Celui-ci fut un des sept rois qui assiégèrent Thèbes ; il eut et paraît encore avoir

24. « Dieu à dédain, et semble le priser peu ; mais, comme à lui je l’ai dit, ses outrages ont dans son sein même leur digne prix.

25. « Maintenant suis-moi, et garde-toi de poser les pieds sur l’arène brûlante ; mais tiens-les toujours près du bois ! »

26. Silencieux nous vînmes là où, de la forêt, sourd un petit fleuve dont la rougeur me fait encore frissonner.

27. Comme du Bulicame sort le ruisseau qu’entre elles ensuite partagent les pécheresses [8], ainsi à travers le sable coulait celui-là.

28. Le fond, les deux pentes, et de chaque côté les bords étaient de pierre, d’où j’avisai que là était le passage.

29. « De tout ce que je t’ai montré depuis que nous entrâmes par la porte dont le seuil à nul n’est dénié [9],

30. « Tes yeux n’ont rien vu de si notable que ce fleuve sur lequel s’éteignent toutes les flammes. »

31. Ainsi parla mon Guide ; sur quoi je le priai de m’accorder la pâture dont il m’avait donné le désir.

32. « Au milieu de la mer, dit-il alors, est un pays dévasté qu’on appelle la Crète, sous le roi duquel, autrefois, le monde vécut dans l’innocence.

33. « Là s’élève une montagne nommée Ida, jadis riante et d’eaux et de verdure, et maintenant abandonnée comme une chose usée.

34. « Rhéa [10] la choisit pour être le sûr berceau de son fils ; et afin de le mieux cacher lorsqu’il pleurait elle y faisait faire des clameurs [11].

35. « Au dedans du mont, debout, est un grand vieillard [12], qui tourne le dos à Damiette, et regarde Rome comme son miroir [13].

36. « Sa tête est d’or fin [14], ses bras et sa poitrine d’argent pur, puis jusqu’à l’enfourchure, son corps est d’airain,

37. « Et de là en bas, de fer choisi, hors le pied droit qui est de terre cuite, et sur ce pied plus que sur l’autre il se tient debout.

38. « Chaque partie, excepté celle de l’or, est rompue, et par la fissure découlent des larmes qui, s’unissant, ont percé la grotte.

39. « Tombant de roche en roche, elles prennent leur cours dans cette vallée, où elles forment l’Achéron, le Styx et le Phlégéton ; puis, par cet étroit canal,

40. « Se rendant là où finit la descente, elles engendrent le Cocyte. Quel est ce lac ? tu le verras ; par quoi n’en parlerons ici.»

41. Et moi à lui : — Si ce ruisseau vient de notre monde, pourquoi nous apparaît-il seulement sur ces bords ?

42. Et lui à moi : « Tu sais que ce lieu est rond [15] ; et bien que déjà tu t’y sois avancé beaucoup, descendant de plus en plus à gauche vers le fond,

43. « Tu n’as pas encore parcouru tout le cercle. Si donc il t’apparaît quelque chose de nouveau, l’étonnement ne doit pas se montrer sur ton visage. »

44. Et moi encore : — Maître, où se trouvent le Phlégéton et le Léthé ? Tu te tais de l’un, et tu dis de l’autre qu’il est formé de cette pluie.

45. « Tu me plais, certes, en toutes tes questions, répondit-il ; mais le bouillonnement de l’eau rouge devait bien résoudre l’une de celles que tu me fais [16].

46. « Tu verras, mais hors de ce gouffre, le Léthé, où les âmes vont se laver lorsque après le repentir la coulpe a été remise. »

47. Puis il dit : « Il est temps de s’éloigner du bois. Aie soin de venir droit après moi : une route offre les bords, qui ne sont point embrasés,

« Et sur lesquels toute vapeur s’éteint. »


NOTES DU CHANT QUATORZIÈME

14-1. Lorsque, à la tête des débris de l’armée de Pompée, il traversa la Libye pour se réunir à Juba, roi de Numidie.

14-2. A mesure que ces mèches enflammées tombaient, Alexandre les faisait fouler aux pieds par ses soldats, parce qu’on les éteignait plus facilement lorsqu’elles étaient seules, c’est-à-dire avant que d’autres mèches ne fussent venues s’y ajouter. Ce fait, que ne raconte aucun historien, se trouve dans la lettre apocryphe d’Alexandre à Aristote. Il y est dit, non pas « qu’il fit fouler le sol par ses soldats, » mais qu’il opposa au feu leurs vêtements. Il pourrait être question du simoun, dont on atténuait les effets en s’enveloppant le corps et la tête.

14-3. Vulcain.

14-4. Les Cyclopes.

14-5. L’Etna, sous lequel on croyait qu’étaient les forges de Vulcain.

14-6. Vallée de Thessalie, où Jupiter foudroya les Géants, en guerre contre lui.

14-7. Stace l’appelle Superûm contemptor et œqui, contempteur des Dieux et de la justice.

14-8. On donnait ce nom, qui signifie source d’eau bouillante, à un petit lac situé à deux milles de Viterbe. Il en sortait un ruisseau que les pécheresses, les courtisanes, partageaient entre elles, c’est-à-dire qu’elles en tiraient, pour l’amener chez elles, la quantité d’eau nécessaire à leurs besoins. Elles affluaient en ce lieu, à cause du grand concours qu’attiraient les bains chauds.

14-9. La première porte de l’Enfer.

14-10. Femme de Saturne et mère de Jupiter.

14-11. Un grand bruit de cymbales et autres instruments, afin que Saturne, qui avait coutume de dévorer ses enfants, n’entendît pas les cris de Jupiter.

14-12. Le Temps.

14-13. Rome est le miroir du Temps, parce qu’elle doit, selon la pensée du Dante, développée dans son livre de Monarchiâ, durer autant que lui.

14-14. Tout ceci est évidemment une imitation de la vision de Daniel.

14-15. L’Enfer, selon Dante, a la forme d’un cône qui se rétrécit à mesure qu’on descend.

14-16. « Au bouillonnement de l’eau rouge, tu aurais dû reconnaître le Phlégéton. » — Ce nom vient en effet d’un mot grec qui signifie brûler.


CHANT QUINZIÈME

1. Maintenant nous porte l’une des deux berges solides, et la fumée du petit fleuve d’au-dessus, adombrant les levées et l’eau, les garantit du feu.

2. Comme entre Gand et Bruges, les Flamands craignant le flot qui vers eux se précipite, construisent des digues pour repousser la mer ;

3. Et comme à la Brenta les Padouans en opposent, pour défendre leurs villes et leurs châteaux, avant que le Chiarentana [1] sente la chaleur ;

4. Ainsi, quoique ni si hautes ni si larges, étaient faites ces levées, quel que fût le maître qui les fit.

5. Déjà nous étions si loin de la forêt, que, me tournant en arrière, je n’aurais pu voir où elle était,

6. Lorsque nous rencontrâmes une troupe d’âmes venant le long de la digue, chacune desquelles nous regardait, comme le soir

7. On se regarde l’un l’autre à la nouvelle lune [2] ; et vers nous elles tendaient les yeux comme le vieux tailleur sur le chas de l’aiguille.

8. Ainsi regardé par cette bande, un d’eux me reconnut, et m’arrêtant par les bords de ma robe, il s’écria : « O merveille ! »

9. Lorsque vers moi il étendit le bras, sur cette face grillée par le feu je fixai tellement mon regard, que le visage brûlé n’empêcha point

10. Mon entendement de le reconnaître ; et vers sa face abaissant la main [3], je répondis : — Êtes-vous ici, ser Brunetto ?

11. Et lui : « O mon fils, ne te déplaise qu’un peu en arrière avec toi reste Brunetto Latini [4], et laisse aller la file ! »

12. Je lui dis : — Autant que je peux je vous en prie ; et si vous souhaitez qu’avec vous je m’asseye, je le ferai, s’il plaît à celui-ci avec qui je vais.

13. « O mon fils, dit-il, qui de ce troupeau s’arrête un instant, gît ensuite cent années sans se mouvoir sous le feu qui le frappe.

14. « Va donc, et je t’accompagnerai ; puis je rejoindrai ma bande, qui va pleurant son dam éternel. »

15. Je n’osais descendre de la berge pour marcher près de lui ; mais je tenais ma tête baissée, comme un homme qui chemine humblement.

16. Il commença : « Quelle fortune ou quel destin t’amène ici-bas avant le dernier jour ? et quel est celui qui te montre le chemin ? »

17. — Là-haut, lui répondis-je, dans la vie sereine, je m’égarai en une vallée, avant que mon âge fût accompli [5].

18. Hier matin, je retournais en arrière : celui-ci m’apparut comme je redescendais, et il me reconduit dans le mien monde par ce sentier.

19. Et lui à moi : « Si tu suis ton étoile, tu ne peux manquer le glorieux port, autant que furent vraies mes prévisions durant la belle vie [6] :

20. « Et si ma mort n’avait pas été si hâtive, te voyant le ciel ainsi favorable, à l’œuvre je t’aurais encouragé.

21. « Mais ce peuple ingrat et méchant qui descendit de Fiesole [7], et tient encore de la montagne et du rocher,

22. « A cause de ton bien faire se fera ton ennemi : et c’est raison ; car, entre les âpres sorbiers, pas ne convient que le doux figuier fructifie.

23. « Une vieille renommée dans le monde les appelle aveugles [8] ; gent avare, envieuse, superbe : décrasse-toi de leurs mœurs.

24. « La fortune te réserve tant d’honneur, que l’un et l’autre parti [9] auront faim de toi ; mais l’herbe sera loin de la bouche [10].

25. « Que les bêtes Fiesolanes fassent fourrage d’elles-mêmes, et ne touchent point à la plante, s’il en surgit encore de telle dans leur fumier,

26. « En qui revive la semence sainte de ces Romains qui là demeurèrent, quand fut fait le nid de tant de malice [11]. »

27. — Si, lui répondis-je, exaucée eût été ma demande, vous ne seriez point encore banni de la vie humaine ;

28. Car dans ma mémoire est gravée, et mon cœur conserve votre chère et bonne et paternelle image, alors que, dans le monde, souvent

29. Vous m’enseigniez comment l’homme s’éternise ; et combien j’en ai de gratitude, il convient que, pendant que je vis, ma langue le manifeste.

30. Ce que de mes destins vous racontez, je l’écris et le réserve, pour que l’interprète, avec un autre texte [12], une Dame qui le pourra, si jusqu’à elle j’arrive.

31. Sachez seulement ceci : pourvu qu’aucun reproche ne me fasse ma conscience, quoique veuille la fortune, je suis prêt.

32. Un tel présage n’est pas nouveau à mes oreilles ; mais qu’à son gré la fortune tourne sa roue, et le vilain manie son hoyau [13].

33. Mon Maître alors, se retournant à droite, me regarda, puis dit : « Bien écoute, qui bien note [14]. »

34. Cependant je continue d’aller toujours parlant avec ser Brunetto, et lui demande quels de ses compagnons sont les plus notables et les plus éminents.

35. Et lui à moi : « Parler de quelques-uns est bon ; des autres mieux vaut se taire ; le temps serait trop court pour un si long récit.

36. « Sache, en somme, que tous furent clercs et grands lettrés, et de grande renommée, et tous dans le monde souillés du même péché.

37. « Avec cette troupe misérable Priscien [15] va, et aussi François d’Accorso [16] ; et si d’une telle teigne [17] tu avais été avide, tu aurais pu voir

38. « Celui [18] qui, par le Serviteur des serviteurs [19], fut transféré de l’Arno au Bacchiglione, où il laissa ses nerfs mal tendus.

39. « De plusieurs autres je parlerais, mais l’aller ni le discours ne peuvent être plus longs, car du sable je vois, là, s’élever une nouvelle fumée.

40. « Des gens viennent avec qui je ne dois pas être. Que te soit recommandé mon Trésor [20], dans lequel encore je vis : rien de plus je ne demande. »

41. Puis il se retourna, et semblait être de ceux qui, dans la campagne, à Vérone, courent la bannière verte [21], et de ceux-là il paraissait être

Celui qui vainc, et non celui qui perd [22].


NOTES DU CHANT QUINZIÈME

15-1. Montagne neigeuse où la Brenta prend sa source.

15-2. Au temps de la nouvelle lune, qui ne donne que peu de lumière.

15-3. Dante est sur la berge ; par conséquent il est obligé d’abaisser la main pour l’étendre vers ser Brunetto.

15-4. Il avait été le maître de Dante.

15-5. Avant qu’il eût accompli sa trente-cinquième année, disent les commentateurs.

15-6. Brunetto Latini était adonné à l’astrologie judiciaire.

15-7. Les Florentins étaient originaires de Fiesole, ville très ancienne, située sur une colline à trois milles de Florence.

15-8. Les Florentins furent ainsi appelés, dit-on, parce que, de deux choses que leur offrait la ville de Pise en reconnaissance d’un service rendu, deux portes de bronze et deux colonnes de porphyre endommagées par le feu et couvertes d’écarlate, ils choisirent les colonnes. Antoine Papadopoli dit que ce fut à cause de l’imprudente confiance qu’ils eurent en Attila, à qui ils ouvrirent les portes de leur ville.

15-9. Les Noirs et les Blancs.

15-10. Locution proverbiale.

15-11. « Qu’ils ne touchent point au citoyen, s’il en est encore, qui, descendu de ces Romains qui habitaient Florence, nouvellement fondée, et devenue depuis le nid de tant de malice, conserve encore une âme romaine. »

15-12. La prédiction que lui a faite Farinata.

15-13. Dante, comme on l’a vu déjà, use volontiers de locutions proverbiales, le passage suivant en offre un autre exemple.

15-14. « Qui bien imprime dans son souvenir ce qu’il a entendu. »

15-15. Célèbre grammairien du sixième siècle, né à Césarée de Cappadoce.

15-16. Jurisconsulte florentin, fameux en son temps.

15-17. D’un spectacle si dégoûtant.

15-18. Andréa de Mozzi, qui, de l’évêché de Florence, situé sur l’Arno, transféré à celui de Vicence, où passe le Bacchiglione, mourut dans cette dernière ville.

15-19. Le Pape, qui s’intitule le Serviteur des serviteurs de Dieu.

15-20. Titre d’un ouvrage de Brunetto Latini.

15-21. La bannière verte se courait anciennement, à Vérone, le premier dimanche de Carême.

15-22. Le Poète indique par cette image la rapidité de sa course.


CHANT SEIZIÈME

1. Déjà j’étais en un lieu où s’entendait, semblable au bourdonnement d’une ruche, le bruissement de l’eau tombant dans l’autre enceinte,

2. Quand trois ombres, en courant, se détachèrent ensemble d’une troupe qui passait sous la pluie de l’âpre martyre.

3. Elles venaient vers nous, et chacune d’elles criait : « Arrête, toi qui, à tes vêtements, nous parais être de notre ville perverse ! »

4. Hélas ! que de plaies récentes et vieilles je vis sur leurs membres sillonnés par les flammes ! J’en pleure encore, quand le souvenir m’en revient.

5. Mon Maître, attentif à leurs cris, vers moi tourna les yeux, et dit : « Attends ! avec ceux-ci il faut être courtois ;

6. « Et n’était le feu qui darde sur le sol, je dirais que la hâte te convient plus qu’à eux. »

7. Quand nous nous arrêtâmes, ils recommencèrent leur antique gémissement, et arrivés près de nous, tous trois firent de soi une roue [1].

8. Et comme, avant de se saisir et de se frapper, les athlètes oints et nus avisent où la proie leur offrira le plus d’avantage ;

9. Ainsi chacun d’eux, en tournant, dirigeait vers moi son visage, de sorte qu’au mouvement du cou celui des pieds continuellement était contraire [2].

10. « Si la misère de ce bas lieu et notre face noire et dépouillée attirent le dédain sur nous et nos prières, commença l’un d’eux,

11. « Que notre renommée ploie ton âme à nous dire qui tu es, toi qui, vivant, meus sans danger tes pieds dans l’Enfer.

12. « Celui-ci, dont tu me vois suivre les traces, et qui tout nu et pelé va, fut d’un rang plus élevé que tu ne crois :

13. « Il fut petit-fils de la bonne Gualdrade ; Guidoguerra [3] était son nom, et durant sa vie, beaucoup il fit avec la tête et avec l’épée.

14. « L’autre qui foule le sable après moi, est Tegghiajo Aldobrandi [4], dont le nom devrait être cher dans le monde.

15. « Et moi, qui avec eux suis en croix, je fus Jacopo Rusticucci [5] et, certes, plus que tout m’a nui ma femme revêche. »

16. Si j’eusse été à l’abri du feu, je me serais jeté en bas parmi eux, et je crois que le Maître l’eût souffert :

17. Mais, parce que je me serais brûlé et grillé, la peur vainquit le bon vouloir qui de les embrasser me rendait avide.

18. Puis je commençai : — Non du dédain, mais une douleur si grande que tard s’éteindra-t-elle, m’inspira votre condition,

19. Lorsque le Maître me dit des paroles par lesquelles je compris que venaient des gens tels que vous.

20. Je suis de votre pays ; et toujours vos œuvres et vos noms honorés j’écoutai et me rappelai avec amour.

21. Je laisse le fiel, et vais pour les doux fruits [6] à moi promis par le Guide véridique ; mais jusqu’au centre il faut avant que je plonge.

22. « Que longtemps l’âme conduise tes membres, répondit alors celui-là, et qu’après toi luise ta renommée.

23. « Mais dis-nous si la vaillance et la courtoisie continuent d’habiter notre ville, ou si tout à fait elles en sont parties.

24. « Guillaume Borsieré [7], qui depuis peu gémit avec nous, et avec les autres s’en va là, nous a, par ce qu’il nous en a dit, contristés beaucoup. »

25. — La gent nouvelle et les gains subits ont, ô Florence, engendré en toi tant d’orgueil et d’excès, que déjà tu en pleures !

26. Ainsi m’écriai-je, la face levée ; et les trois qui ouïrent cette réponse se regardèrent l’un l’autre, comme on regarde à l’aspect du vrai.

27. « Si à chaque fois, répondirent-ils tous, il t’en coûte si peu pour satisfaire autrui, heureux es-tu de pouvoir ainsi parler à ton gré.

28. « Cependant si tu sors de ces sombres lieux et revois encore les beaux astres, quand joyeux tu diras : Je fus là,

29. « Fais qu’en ton discours nous soyons… » Lors ils rompirent la roue, et, fuyant, leurs jambes agiles semblèrent des ailes.

30. Avant qu’amen on eût pu dire, ils avaient disparu : sur quoi le Maître jugea bon de partir.

31. Je le suivais, et peu encore nous avions marché, quand le bruit de l’eau devint si proche, qu’à peine eussions-nous pu nous entendre parler.

32. Comme ce fleuve qui, par son propre chemin, coule d’abord du mont Viso vers le Levant [8], à gauche de l’Apennin,

33. Et qui s’appelle Acquacheta avant de descendre dans son lit inférieur, puis change de nom à Forli [9],

34. Bruit en tombant des Alpes, au-dessus de San Benedetto [10], où mille devraient trouver une demeure ;

35. Ainsi, en tombant d’une roche escarpée, cette eau noire bruissait tellement, qu’en peu de temps l’oreille en serait blessée.

36. J’étais ceint d’une corde avec laquelle j’avais plus d’une fois eu la pensée de prendre la panthère au poil tacheté [11].

37. Après l’avoir détachée de moi, comme me l’avait commandé mon Maître, je la lui tendis rassemblée et roulée :

38. Et lui, s’étant détourné à droite, la lança un peu loin du bord, dans le profond gouffre.

39. — Il convient, certes, disais-je en moi-même, que quelque chose nouvelle réponde à ce nouveau signal qu’ainsi de l’œil seconde le Maître [12].

40. Oh ! que circonspects devraient être les hommes avec ceux qui ne voient pas seulement l’acte, mais dont l’intelligence découvre au dedans les pensées !

41. Il me dit : « Tout à l’heure, en haut, va venir ce que j’attends et ce que songe ta pensée : il convient que bientôt ta vue l’aperçoive. »

42. Toujours autant qu’il peut, l’homme doit clore ses lèvres à ce vrai qui ressemble au mensonge ; car, sans faute aucune, il attire la honte :

43. Mais ici je ne puis le taire, et par les vers de cette Comédie [13], par mon désir que longtemps ils plaisent, je te jure, lecteur,

44. Qu’à travers l’air épais et sombre, je vis monter, nageant, une figure qui aurait troublé le cœur le plus ferme ;

45. Semblable à celui qui, ayant plongé pour dégager l’ancre retenue par un rocher ou quelque autre empêchement caché dans la mer,

Étend les bras et le corps, ramenant à soi les pieds.


NOTES DU CHANT SEIZIÈME

16-1. « Tournèrent en cercle, » parce qu’il leur était défendu de s’arrêter un seul instant.

16-2. Les pieds se portant en avant, et le cou en arrière, pour voir Dante et pour lui parler.

16-3. De Gualdrade et du comte Guido naquit Ruggieri, et, de Ruggieri, Guidoguerra, qui, à la tête de quatre cents Guelfes de Florence, décida la victoire que Charles Ier remporta dans la Pouille sur Manfred.

16-4. De la famille des Adimari de Florence. « Son nom devrait être cher à sa patrie, » parce que si les Florentins avaient écouté son conseil de ne pas combattre contre les Siennois, ils n’auraient pas éprouvé la défaite d’Arbia, ou de Mont-Aperti.

16-5. Riche Florentin qui, ayant une femme acariâtre, la quitta et se jeta dans d’infâmes débauches.

16-6. « Je ne fais que traverser ces lieux amers, pour aller où se cueillent les doux fruits ; » dans le Paradis, où Virgile a promis de le conduire.

16-7. Boccace parle de Guillaume Borsieré comme d’un cavalier plein de valeur, d’enjouement et de vivacité.

16-8. Qui, pendant qu’il coule dans son propre lit, avant de se jeter dans le Pô, se dirige vers le Levant.

16-9. Où il prend le nom de Montone.

16-10. Riche abbaye située près de la chute du Montone, et qui aurait dû être la demeure de mille religieux, au lieu du petit nombre que la mauvaise administration des revenus permettait d’y entretenir. D’autres disent doveva, au lieu de dovria, et, sur l’autorité de Boccace, pensent qu’il s’agit d’un vaste château que les Conti, seigneurs de cette partie des Alpes, avaient eu dessein de faire bâtir, et dans l’enceinte duquel ils devaient transporter les habitants de plusieurs villages. Mais, l’auteur de ce projet étant mort, il resta sans exécution.

16-11. On raconte que, dans sa jeunesse, Dante prit l’habit de saint François, et que, l’ayant quitté, il resta néanmoins, jusqu’à sa mort, du tiers ordre des Franciscains. Cette tradition admise, la corde dont il parle ici serait le cordon avec lequel il avait espéré vaincre « la panthère, » figure de l’appétit sensuel.

16-12. Comme le Joueur pousse, en quelque façon, et dirige de l’œil la boule qu’il vient de lancer.

16-13. La Divina Commedia, nom donné par Dante à son poème, et que l’usage a consacré.


CHANT DIX-SEPTIÈME

1. « Voilà la bête [1] à la queue affilée, qui traverse les montagnes, brise les murs et les armes : voilà celle qui infecte le monde entier. »

2. Ainsi mon Guide commença de me parler, et il lui fit signe d’aborder aux rochers où nous marchions.

3. Et cette difforme image de la fraude atterrit de la tête et du buste, mais sur la rive elle ne tira point la queue.

4. Sa face était celle d’un homme juste, si bénigne en était l’apparence, et le corps en bas était d’un serpent.

5. Elle avait, au-dessous des aisselles, des pattes velues ; sur le dos, la poitrine et les deux côtés, des lacs peints et des boucliers.

6. Jamais les Tartares et les Turcs ne couvrirent une étoffe de tant de couleurs, dessus, dessous, et jamais Arachné ne tendit de telles toiles.

7. Comme quelquefois les barques stationnent sur le rivage, partie dans l’eau, partie à terre, et comme, chez les Allemands gloutons,

8. Le castor se dispose pour sa chasse [2] ; ainsi la bête mauvaise s’étendait sur le bord des rochers qui enserrent le sable ;

9. Elle aiguisait sa queue dans le vide, tordant en haut la fourche vénéneuse, armée de dard comme celle du scorpion.

10. Le Maître dit : « Il convient que maintenant notre route se détourne un peu vers cette méchante bête couchée là. »

11. Pour cela, nous descendîmes à droite, et fîmes dix pas le long du précipice pour éviter le sable et les flammes.

12. Et quand nous fûmes arrivés à elle, un peu plus loin sur le sable, je vis des gens assis près du gouffre.

13. Ici le Maître : « Afin que tu remportes une pleine connaissance de cette enceinte, vas, me dit-il, et vois leur état.

14. « Que là tes entretiens soient brefs : en attendant ton retour, à celle-ci je parlerai, pour qu’elle nous prête ses fortes épaules. »

15. Ainsi, encore en haut, sur l’extrême limite du septième cercle, tout seul j’allais là où assise était la gent triste [3].

16. Par les yeux au dehors éclatait leur douleur : d’ici, de là, ils s’abritaient avec les mains, tantôt contre le souffle embrasé, tantôt contre l’ardeur du sol,

17. Comme avec les pieds et le museau en été font les chiens, quand ils sont mordus par les puces, les mouches ou les taons.

18. Ayant fixé les yeux sur le visage de quelques-uns sur qui tombait le feu cuisant, je n’en reconnus aucun.

19. Mais j’avisai qu’au cou de chacun pendait une bourse diverse de couleur, et marquée d’un signe divers : et leur œil semblait s’en repaître.

20. Et comme en regardant parmi eux j’allais, dans une bourse jaune je vis en azur ce qui avait la face et le port d’un lion [4].

21. Puis, continuant de regarder, je vis une autre bourse, rouge comme du sang, montrer une oie plus blanche que le lait [5].

22. Et un qui, dans un sachet blanc, avait pour signe une grosse laie azur [6], me dit : « Que fais-tu dans cette fosse ?

23. « Va-t’en ! et puisque encore tu vis, sache que mon voisin Vitalien [7] s’assiéra ici à ma gauche.

24. « Parmi ces Florentins, je suis Padouan. Souvent ils m’assourdissent les oreilles, criant : Vienne le cavalier souverain,

25. « Qui apportera la bourse aux trois becs [8] ! » Ensuite il tordit la bouche et tira la langue, comme un bœuf qui lèche ses naseaux.

26. Et moi, craignant que rester plus longtemps ne courrouçât celui qui m’avait averti de peu m’arrêter, je m’éloignai de ces âmes misérables.

27. Je trouvai mon Maître qui déjà était monté sur la croupe de l’horrible animal ; il me dit : « Maintenant, sois fort et hardi !

28. « On descend désormais par cet escalier : monte devant ; je veux être au milieu, pour que la queue ne te puisse faire de mal. »

29. Tel que celui qui est si près du frisson de la fièvre quarte, que déjà ses ongles sont pâles et qu’il tremble à l’attente seule du froid,

30. Tel devins-je après ces paroles ; mais ce qu’elles avaient de menaçant m’inspira cette honte qui, devant un maître intrépide, rend un serviteur courageux.

31. Je m’assis sur ces larges épaules ; et comme je voulus dire : « Soutiens-moi ! » la voix ne vint pas, ainsi que je croyais.

32. Mais lui, dont la force, d’autres fois, en haut, m’avait secouru, dès que je montai m’entoura et me soutint de ses bras.

33. Puis il dit : « Gérion, vas, maintenant ! Que les cercles soient larges, et que la descente soit douce ; pense à la charge nouvelle que tu portes. »

34. Comme d’un lieu étroit sort la nacelle, peu à peu reculant, ainsi de là il sortit ; et lorsque ensuite il se sentit tout à fait libre,

35. Où était la poitrine il tourna la queue, et allongeant celle-ci, comme une anguille il se mut, avec les pattes ramenant l’air à soi.

36. Quand Phaéton abandonna les rênes, par quoi le ciel, comme il paraît encore [9], s’enflamma ;

37. Ni quand le malheureux Icare sentit ses reins se dépouiller de plumes, à cause de la cire qui fondait, son père lui criant : « Tu tiens une mauvaise route ! »

38. Je ne crois pas que la peur ait été plus grande que ne fut la mienne, lorsque je me vis de toutes parts dans l’air, sans découvrir autre chose que la bête.

39. Elle s’en va nageant, doucement, doucement, tourne et descend, et point ne m’en aperçois-je, si ce n’est au vent qui monte et me frappe le visage.

40. Déjà j’entendais au-dessous de nous, à main droite, l’horrible fracas de l’abîme ; ce pourquoi en bas avec la tête j’avance les yeux.

41. Alors plus de crainte m’inspira le gouffre, voyant des feux et entendant des pleurs, d’où tout tremblant je me raccroupis.

42. Et je vis, ce qu’avant je ne voyais pas, le descendre et le tourner, par les grands maux qui de divers côtés s’approchaient.

43. Comme le faucon qui, sans voir ni leurre ni oiseau ayant longtemps volé, fait dire au fauconnier : Hélas ! tu baisses !

44. Descend fatigué de là où, agile, il décrivait cent cercles, et, triste et chagrin, se pose loin du maître,

45. Ainsi, dans le fond, au pied de la roche escarpée, nous déposa Gérion, et de nous s’étant déchargé,

S’éloigna comme la flèche de la corde.


NOTES DU CHANT DIX-SEPTIÈME

17-1. Gérion, symbole de la fraude.

17-2. On croyait que le castor, lorsqu’il se préparait à chasser sa proie étendait dans l’eau sa queue huileuse, laquelle attirait les poissons.

17-3. Les usuriers.

17-4. Armoiries de la famille des Gianfigliacchi, de Florence.

17-5. Armoiries de la famille des Ubbriacchi, de Florence.

17-6. Armoiries de la famille des Scrovigni, de Padoue.

17-7. Vitalien del Dente, de Padoue.

17-8. Jean Bujamonte le plus infâme usurier de ce temps-là qui portait pour armes trois becs d’oiseau.

17-9. Selon la Fable, la Voie lactée apparut lorsque le char du Soleil mal guidé par Phaéton, enflamma cette partie du ciel.


CHANT DIX-HUITIÈME

1. Il est en enfer un lieu appelé Malebolge [1], tout de pierre couleur de fer, comme le cercle qui l’entoure.

2. Droit au milieu de la campagne maligne, s’ouvre béant un puits large et profond, dont, en son lieu, on dira la structure.

3. L’espace, de forme ronde, entre le puits et la haute rive solide, était, en descendant au fond, divisé en dix retranchements.

4. Tels que les châteaux autour desquels on creuse, pour la défense des murs, de nombreux fossés, qui rendent sûre la partie qu’ils ceignent,

5. Tels paraissaient là ces retranchements ; et comme, en de pareilles forteresses, des seuils [2] à la rive sont de petits ponts,

6. Ainsi du pied du précipice partent des rochers, qui coupent les remparts et les fossés jusqu’au puits, où tronqués ils s’arrêtent.

7. Secoués du dos de Gérion, nous nous trouvâmes en ce lieu. Le Poëte prit à gauche, et derrière lui je marchai.

8. A main droite, je vis avec une nouvelle pitié des tourments nouveaux et de nouveaux tourmenteurs, dont la première bolge était pleine.

9. Au fond étaient les pécheurs nus : du milieu, d’un côté, ils venaient le visage vers nous ; de l’autre, ils allaient comme nous, mais à plus grands pas [3] :

10. Comme les Romains, à cause de la foule, l’année du Jubilé, ont réglé la manière de passer sur le pont, —

11. Tous, d’un côté, ont le front vers le château, et vont à Saint-Pierre, et de l’autre côté vers le mont [4] ; —

12. D’ici, de là, sur les noirs rochers, je vis des démons cornus qui, avec de grands fouets, les frappaient cruellement par derrière.

13. Ah ! comme, aux premiers coups, ils les faisaient lever les jambes ! Aucun n’attendait ni les seconds ni les troisièmes.

14. Pendant que j’allais, mes yeux rencontrèrent l’un d’eux, et aussitôt je dis : — Ce n’est pas la première fois que je vois celui-ci.

15. Ce pourquoi je m’arrêtai pour le regarder, et mon doux Maître avec moi s’arrêta, et consentit à ce qu’un peu je retournasse en arrière.

16. Ce fustigé croyait se celer en baissant la tête, mais peu lui servit : — Toi, lui dis-je, qui fixes l’œil à terre,

17. Si tes traits ne sont point menteurs, tu es Venedigo Caccianimico [5]. Mais qu’est-ce qui te vaut de si cuisantes peines ?

18. Et lui à moi : « Mal volontiers le dis-je ; mais m’y contraint ton clair langage [6], qui me fait souvenir du monde ancien.

19. « Je fus celui qui induisit la belle Ghisola à faire ce que voulait le marquis, quoi que dise une fausse rumeur [7].

20. « Et je ne suis pas le seul Bolonais qui pleure ici : ce lieu en est si plein, qu’il y a maintenant moins de langues exercées

21. « A dire sipa [8] entre la Savène et le Reno ; et si de cela tu veux un témoignage certain, rappelle-toi notre cœur avare. »

22. Comme il parlait ainsi, un démon le frappa de sa lanière, et dit : « Va, ruffian, il n’y a point ici de femmes dont on trafique ! »

23. Je rejoignis mon Guide, et, en peu de pas, nous revînmes là où de la rive partait un rocher.

24. Facilement nous montâmes, et, tournant à droite sur cette roche escarpée, de ces cercles éternels nous sortîmes.

25. Quand nous fûmes à l’endroit où en dessous se fait un vide, pour donner passage aux fustigés, le Maître dit : « Arrête-toi, et que tes regards se portent

26. « Sur ces autres mal nés, dont tu n’as pas encore vu la face, parce que avec nous ils allaient [9]. »

27. Du vieux pont, nous regardions la bande qui venait vers nous de l’autre côté, et que pareillement le fouet déchire.

28. Et le bon Maître, sans aucune mienne demande, me dit : « Regarde ce grand qui vient, à qui la douleur n’arrache pas une larme :

29. « Quel royal aspect il conserve encore ! C’est Jason, qui, par force et par ruse, ravit aux Colchidiens la Toison.

30. « Il passa par Lemnos, après que les femmes, hardies et sans pitié, y eurent mis tous les hommes à mort.

31. « Avec des gages et de décevantes paroles, il trompa la jeune Hypsipyle [10], qui avait la première trompé toutes les autres [11] ;

32. « Et là, toute seule, enceinte il la laissa. Un tel crime le condamne à un tel supplice ; et de Médée aussi s’accomplit la vengeance.

33. « Avec lui vont ceux qui usent de la même fraude. Pas n’est besoin d’en savoir plus de la première enceinte, et de ceux qui y sont tourmentés. »

34. Déjà nous étions là où l’étroit sentier croise le second rempart, et forme une voûte d’une arche à l’autre.

35. Là nous ouïmes la gent qui gémit dans l’autre bolge [12], et s’ébroue, et se déchire de ses propres mains.

36. Les rives, par l’haleine qui d’au-dessous monte et s’y épaissit, étaient recouvertes d’une croûte moisie, qui rebute les yeux et le nez.

37. Si avant est le fond, que d’aucun lieu on ne le peut voir sans monter sur le haut de l’arche, où le rocher est le plus à pic.

38. Là nous vînmes, et de là, en bas dans la fosse, je vis des gens plongés dans une mare d’excréments qui des privés semblaient être tirés.

39. Et pendant que de l’œil je cherche dans cette fosse, j’en vis un dont la tête était si salie d’ordures, qu’on ne pouvait reconnaître s’il était laïque ou clerc.

40. Grondant, il me dit : « Pourquoi plus avidement me regardes-tu que les autres souillés ? » Et moi à lui : — Parce que, si bien m’en souviens-je,

41. Je t’ai déjà vu avec des cheveux secs, et tu es Alexis Interminei [13], de Lucques ; pour cela, je te regarde plus que les autres.

42. Et lui alors se frappant le crâne : « Ici bas m’ont plongé les flatteries dont ma langue jamais ne fut lasse. »

43. Après cela, le Maître : « Porte ta vue, me dit-il, un peu plus avant, de sorte que tes yeux discernent bien la figure

44. « De cette sale servante [14] échevelée, qui là s’égratigne avec ses ongles embrenés, et tantôt s’accroupit, tantôt se tient debout :

45. « C’est Thaïs, la courtisane, qui, lorsque son amant lui dit : Ne me dois-tu pas de grandes grâces ? lui répondit : De merveilleuses, même [15].

« Que de cette enceinte notre vue soit rassasiée. »


NOTES DU CHANT DIX-HUITIÈME

18-1. Mauvaises bolges. Bolge, bolgia, signifie proprement bissac. Dante appelle ainsi les divisions du huitième cercle, à cause de leur forme étroite et profonde.

18-2. Des portes.

18-3. Il faut se représenter deux bandes de pécheurs occupant chacune une moitié de la largeur de la bolge. Une de ces bandes allait dans la direction opposée à celle de Virgile et de Dante, et par conséquent le visage tourné vers eux ; l’autre bande allait dans la même direction qu’eux, mais à plus grands pas.

18-4. Lors du jubilé de l’an 1300, le pape Boniface fit établir une séparation au milieu du pont du Château-Saint-Ange, et ordonna que d’un côté passeraient les pèlerins qui allaient à Saint-Pierre, et de l’autre ceux qui en revenaient, lesquels alors avaient devant eux le mont Giordano, situé en face de ce même château.

18-5. Bolonais qui, pour de l’argent, livra sa sœur à Obizzo d’Este, seigneur de Ferrare, lui ayant fait croire qu’Obizzo l’épouserait ensuite.

18-6. « Tes paroles qui montrent clairement que tu me reconnais. »

18-7. Parmi les divers bruits qui couraient à ce sujet, il y en avait de favorables à Caocianimico.

18-8. Les Bolonais disent sipa, au lieu de si.

18-9. « Parce qu’ils allaient dans le même sens que nous. »

18-10. Lui promettant de l’épouser.

18-11. En leur faisant croire qu’elle avait mis à mort son père Thoas, qu’elle avait caché.

18-12. Bolge des flatteurs.

18-13. Noble Lucquois, adulateur outré.

18-14. Il l’appelle servante, parce qu’elle était au service de tous.

18-15. Dante met dans la bouche de Thaïs elle-même la réponse que, dans l’Eunuque de Térence, fait à Trason l’entremetteur Gnaton, chargé par lui d’offrir à Thaïs une jeune esclave, qui était son amant déguisé.


CHANT DIX-NEUVIÈME

1. O Simon le magicien ! ô misérables qui suivez ses traces ! vous dont la rapacité prostitue, pour de l’or et pour de l’argent, les choses de Dieu,

2. Épouses [1] destinées aux bons ; il convient que pour vous sonne maintenant la trompette, puisque vous êtes dans la troisième bolge [2].

3. Déjà nous étions montés à l’autre arche, en cette partie du roc qui surplombe exactement le milieu de la fosse.

4. O suprême sagesse ! combien grand est l’art que tu montres au ciel, sur la terre et dans le monde mauvais, et combien sont justes les dispensations de ta puissance !

5. Je vis, sur les côtés et au fond, la pierre livide pleine de trous d’une égale largeur, et chacun était rond.

6. Ils me semblaient ni plus ni moins amples que, dans mon beau saint Jean, ceux qu’on a creusés pour les baptisants [3].

7. L’un desquels je brisai, il y a peu d’années, pour sauver un enfant qui se noyait : et que, par ce témoignage, tout homme soit détrompé [4].

8. De la bouche de chacun sortaient d’un pécheur les pieds et les jambes jusqu’au mollet, et le reste était dedans.

9. Tous avaient les plantes des pieds embrasées ; par quoi si fortement se contractaient les jointures, qu’elles auraient rompu cordes et liens.

10. Tel à la surface des choses ointes est le mouvement de la flamme ; tel était-il là, des talons jusqu’au bout des doigts.

11. — Maître, dis-je, quel est celui qui, dans son angoisse, frétille plus que ses compagnons, et que suce une flamme plus rouge ?

12. Et lui à moi : « Si tu veux qu’en bas je te porte par cette rive d’au-dessous, tu sauras de lui-même qui il est, et quelles furent ses fautes. »

13. Et moi : — M’est bon tout ce qui te plaît ; tu es mon Seigneur, et sais qu’en rien je ne m’écarte de ton vouloir, toi qui connais même ce qu’on tait…

14. Alors nous vînmes sur le quatrième rempart [5], et, tournant, nous descendîmes à main gauche, dans le fond étroit et percé de trous.

15. Et le bon Maître ne me déposa point de sa hanche, qu’il ne m’eût porté jusqu’à celui qui tant se lamentait avec les jambes.

16. — O toi qui, planté comme un pin, as en dessus ce qui devrait être en dessous, qui que tu sois, âme triste, commençai-je à dire, parle, si tu le peux !…

17. Je me tenais comme le frère qui confesse le perfide assassin, et que, déjà dans la fosse, celui-ci rappelle pour retarder la mort [6].

18. Et lui cria : « Es-tu là debout déjà ? là debout es-tu déjà, Boniface [7] ? L’écrit m’a menti de plusieurs années [8] !

19. « Es-tu si tôt rassasié de ces richesses à l’aide desquelles tu n’as pas craint de t’emparer frauduleusement de la belle Dame [9], que tu as ensuite saccagée ? »

20. Tel que ceux qui, ne comprenant point ce qu’on leur dit, demeurent comme moqués, et ne savent que répondre, tel fus-je.

21. Lors Virgile : « Dis-lui vite : Je ne suis pas celui, je ne suis pas celui que tu crois ! » Et je répondis comme il m’était prescrit.

22. Sur quoi le damné tordit les pieds ; puis, soupirant et d’une voix plaintive, me dit : « Que demandes-tu donc ?

23. « Si de savoir qui je suis tu as tant de souci que tu aies pour cela parcouru ces rives, sache que je fus revêtu du grand manteau [10].

24. « Je fus vraiment fils de l’Ourse [11], et si avide que, pour enrichir les oursons, je mis là-haut l’or, et ici moi-même dans la bourse.

25. « Tirés par la fente de la pierre, sous ma tête sont couchés les simoniaques qui me précédèrent.

26. « Là aussi je tomberai, quand viendra celui que je te croyais être, lorsque je fis la soudaine demande.

27. « Mais plus de temps il y a déjà que mes pieds brûlent et que j’ai été ainsi renversé, qu’il ne le sera lui-même, et que ses pieds ne brûleront :

28. « Car, souillé de plus laides œuvres, après lui viendra du Couchant un pasteur sans loi [12], tel que lui et moi il convient qu’il recouvre.

29. « Il sera un nouveau Jason duquel parlent les Machabées, et comme à celui-là flexible fut son roi, à celui-ci le sera le roi qui régit la France [13]. »

30. Je ne sais si je fus bien sensé, lui répondant en cette sorte : — Eh ! dis-moi quel trésor

31. Notre-Seigneur exigea de saint Pierre, avant de remettre les clefs en son pouvoir ? Certes, pour toute demande il lui dit : Suis-moi !

32. Ni Pierre ni les autres n’exigèrent de Mathias de l’or ou de l’argent, quand par le sort il fut élu à l’office qui perdit l’âme criminelle [14].

33. Reste donc là, car justement es-tu puni, et garde bien les deniers mal perçus, qui contre Charles te rendirent hardi [15].

34. Et n’était que, même ici, me le défend le respect pour les clefs souveraines que tu tins pendant la douce vie,

35. J’userais de paroles encore plus rudes : car votre avarice attriste le monde, foulant aux pieds les bons, et élevant les mauvais.

36. Ce fut vous, Pasteurs, qu’eut sous les yeux l’Évangéliste, quand avec les rois il vit forniquer celle qui est assise sur les eaux [16],

37. Celle qui naquit avec les sept têtes et eut les dix cornes pour signe [17], tant que la vertu plut à son époux [18].

38. Vous vous êtes fait un dieu d’or et d’argent ; et, entre vous et l’idolâtre, quelle différence, sinon qu’il en prie un, et vous cent ?

39. Ah ! Constantin, de combien de maux fut mère, non ta conversion, mais cette dot que reçut de toi le premier Père enrichi [19]

40. Et pendant qu’à lui je chantais de telles notes, soit colère, soit conscience qui le mordit, il remuait fortement les deux pieds.

41. Je crois que cela plaisait à mon Guide, tant, d’un visage content, il écoutait les paroles empreintes de vérité.

42. Cependant il me prit avec les deux bras, et, quand je fus sur sa poitrine, il remonta par où il était descendu,

43. Et ne se fatigua point de me tenir serré contre soi, mais il me porta sur le sommet de l’arche qui forme le trajet du quatrième au cinquième rempart.

44. Là doucement il posa la douce charge sur le rocher âpre et abrupt, qui serait aux chèvres un dur passage.

De là je découvris un autre bastion.


NOTES DU CHANT DIX-NEUVIÈME

19-1. Dans le langage ecclésiastique, les églises sont les épouses des pasteurs qui y sont préposés.

19-2. Bolge des simoniaques.

19-3. Dans l’église de Saint-Jean, à Florence, on avait creusé autour des fonts baptismaux quatre espèces de niches, afin que les prêtres qui baptisaient fussent plus près de l’eau.

19-4. « Qu’on n’attribue pas cet acte à un autre motif. »

19-5. Bolge des simoniaques.

19-6. Comparaison tirée d’un supplice atroce alors en usage. On creusait un trou profond, et l’on y descendait le criminel la tête en bas : puis les bourreaux y jetaient peu à peu de la terre. D’ordinaire le patient pour retarder la mort, rappelait le confesseur ; alors les bourreaux s’arrêtaient, et le prêtre se penchait sur la fosse pour entendre la confession.

19-7. Le pape Nicolas III, lequel est le damné à qui Dante vient d’adresser la parole, le prend pour Boniface VIII, et s’étonne de le voir arriver si tôt.

19-8. Allusion à une prophétie qui annonçait, pour l’an 1303, la mort de Boniface.

19-9. L’Église.

19-10. Du manteau papal.

19-11. Nicolas III était de la famille des Orsini.

19-12. Clément V.

19-13. Au temps de la domination des rois de Syrie en Judée, Jason fut fait souverain pontife par Antiochus, que rendit flexible le don d’une grosse somme d’argent. Clément V parvint de la même manière à la papauté, au moyen d’un pacte simoniaque avec Philippe le Bel.

19-14. Judas.

19-15. Le Poëte paraît ici faire allusion à l’argent que Nicolas III reçut de Jean de Procida pour favoriser la conjuration ourdie contre les Français dans la Sicile, alors au pouvoir de Charles II, de la maison d’Anjou.

19-16. Veni, ostendam tibi damnationem meretricis magnae, quae sedet super aquas multas, cum quâ fornicati sunt reges terrae… Habentem capita septem et cornua decem, (Apocalypse, chap. XVII).

19-17. L’application que fait Dante, à la Rome papale, des sept têtes et des dix cornes est entendue par les interprètes en des sens si divers, que les uns voient les sept péchés capitaux là où les autres voient les sept sacrements ; les premiers pensent que, dans ce passage, le mot argomento, que nous traduisons par signe, signifie frein.

19-18. L’époux de Rome, ou de l’Église romaine, est le souverain Pontife.

19-19. Le premier pape. Papa signifie père.


CHANT VINGTIÈME

1. Il convient que mes vers racontent un nouveau supplice, et qu’il soit le sujet du vingtième chant de la première Cantique consacrée aux submergés.

2. J’étais déjà tout disposé pour regarder le fond, maintenant à découvert, que baignaient des pleurs d’angoisse,

3. Quand, par la ronde enceinte, des gens [1] je vis venir en silence et versant des larmes, du même pas que les processions en ce monde.

4. Lorsque plus bas sur eux ma vue descendit, chacun d’eux me parut étrangement transposé du menton au commencement du buste.

5. Ayant le visage tourné vers les reins, il leur fallait aller en arrière, parce qu’ils ne pouvaient voir par devant.

6. Peut-être en est-il que la force de la paralysie ait ainsi totalement retournés ; mais je n’en ai point vu, et je ne crois pas qu’il y en ait.

7. Si Dieu permet, lecteur, que de cette lecture tu retires du fruit, pense toi-même si d’un œil sec

8. Je pus voir de près notre image tellement déformée, que, des yeux coulant le long du dos, les pleurs baignaient la croupe.

9. Certes, appuyé contre un fragment du dur rocher, tant je pleurais que mon Guide me dit : « Es-tu, toi aussi, comme les autres insensés ?

10. « Ici vit la pitié, lorsque bien elle est morte [2]. Qui plus coupable est que celui qu’émeut de compassion le jugement divin ?

11. « Dresse, dresse la tête, et vois celui pour qui s’ouvrit la terre aux yeux des Thébains, de sorte que tous criaient : Où vas-tu, Amphiaraüs [3] ?

12. « Pourquoi laisses-tu la guerre ?… Et, de ruine en ruine, sans s’arrêter, il tomba jusqu’à Minos, qui se saisit de tous.

13. « Vois comme son dos est devenu sa poitrine : parce que trop en avant il voulut voir, il regarde en arrière et marche à reculons.

14. « Vois Tirésias [4], qui changea de semblance, lorsque, ses membres se transformant, d’homme il devint femme :

15. « Et il lui fallut de nouveau frapper de sa verge les deux serpents entrelacés, avant de recouvrer les plumes du mâle.

16. « Celui qui s’adosse à son ventre [5] est Arons [6], lequel, dans les monts de Luni, où sarcle le Carrarois qui habite au-dessous,

17. « Eut pour demeure la grotte creusée dans les blancs marbres, d’où, sans que rien lui coupât la vue, il pouvait observer les étoiles et la mer.

18. « Et celle-là qui, de ses tresses dénouées, recouvre son sein que tu ne vois pas, et qui, au-dessous, a toute la peau velue,

19. « Fut Manto [7], qui erra par beaucoup de pays, puis s’arrêta là où je naquis : ce pourquoi il me plaît que tu m’écoutes un peu.

20. « Après que son père eut quitté la vie, et que serve fut devenue la cité de Bacchus [8], elle s’en alla longtemps par le monde.

21. « Là-haut, dans la belle Italie, s’étend, au pied des Alpes, un lac qui borne l’Allemagne, au-dessus du Tyrol, et a nom Benaco.

22. « Par mille sources et plus, je crois, est baigné le pays entre Garda et Val Camonica, et l’Apennin, des eaux qui dorment dans ce lac.

23. « Là, au milieu [9], est un endroit où le pasteur de Trente, et celui de Brescia, et celui de Vérone, pourraient bénir [10], s’ils suivaient ce chemin.

24. « Peschiera, beau et fort rempart pour faire face aux Brescians et aux Bergamasques, est sise au lieu où autour la rive descend le plus.

25. « Là, il faut que tout ce que le Benaco ne peut contenir prenne son cours à travers les vertes prairies.

26. « Dès que l’eau commence à couler, non plus Benaco, mais Mincio elle s’appelle, jusqu’à Governo, où elle tombe dans le Pô.

27. « Elle n’a encore que peu couru, lorsqu’elle trouve une plaine basse où elle s’épand, et dont elle fait un marécage, et alors en été elle devient dangereuse [11].

28. « Par ces lieux passant, la vierge sauvage [12] vit, au milieu de la bourbe, un endroit sans culture et nu d’habitants.

29. « Là, fuyant tout commerce humain, elle s’arrêta avec ses serviteurs, pour exercer son art, et y vécut, et y laissa son corps inanimé.

30. « Ensuite les hommes épars à l’entour se rassemblèrent en ce lieu, fort par le marais qui l’environnait de toutes parts ;

31. « Et, sur ces os de mort, bâtirent une ville, qu’à cause de celle qui la première avait choisi le lieu, sans autre scrutin, ils appelèrent Mantoue.

32, « Plus nombreux autrefois en furent les habitants, avant que la folie de Casalodi n’eût été trompée par Pinamonte [13].

33. « Ainsi t’avertis-je, afin que, si jamais tu entends donner à ma patrie une autre origine, aucun mensonge n’altère la vérité. »

34. Et moi : — Maître, tes discours me sont si certains et tellement s’emparent de ma foi, que les autres me seraient des charbons éteints [14].

35. Mais, parmi la gent qui s’avance, dis-moi si tu vois quelqu’un digne de note, car à cela seul mon esprit vise.

36. Lors il me dit : « Celui dont la barbe descend sur ses brunes épaules, quand la Grèce tellement se dépeupla de mâles

37. « Qu’à peine restèrent ceux au berceau [15], fut augure, et, avec Calchas, donna en Aulide le signal de couper le premier câble.

38. « Il eut nom Euripile, et ainsi le chante ma haute Tragédie [16] : tu le sais bien, toi qui la sais tout entière.

39. « Cet autre si fluet fut Michel Scotto [17], qui vraiment sut les fraudes magiques.

40. « Vois Guido Bonatti [18], vois Asdente [19], qui maintenant voudrait ne s’être mêlé que de cuir et de ligneul ; mais tard il se repent.

41. « Vois les malheureuses qui laissèrent l’aiguille, la navette et le fuseau, et se firent devineresses ; elles composèrent des charmes avec des herbes et des images.

42. « Mais viens ! déjà Caïn et les épines [20] occupent les confins des deux hémisphères, et se couchent dans l’onde au-dessous de Séville,

43. « Et hier, déjà, la lune était ronde : bien dois-tu te souvenir qu’une fois elle ne te nuisit point dans la forêt profonde. »

Ainsi me parlait-il, pendant que nous allions.


NOTES DU CHANT VINGTIÈME

20-1. Devins.

20-2. Ici la pitié est de n’en avoir aucune ; parce que, avoir compassion de ceux que punit la Justice divine, ce serait un crime contre cette Justice même.

20-3. Un des sept rois qui assiégèrent Thèbes. Il était devin, et, prévoyant qu’il mourrait dans cette guerre, il se cacha en un lieu connu de sa femme seule. Mais, corrompue par le don d’un joyau que lui offrit Argia, femme de Polynice, elle découvrit la retraite de son mari, qui fut conduit à l’armée. Pendant qu’il combattait, la terre s’ouvrit sous lui, et il tomba jusqu’aux Enfers.

20-4. Autre devin, natif de Thèbes. Ayant, d’une verge qu’il avait en main, frappé deux serpents, il devint femme. Sept ans après, ayant rencontré les mêmes serpents, il les frappa de nouveau, et redevint homme.

20-5. Au ventre de Tirésias.

20-6. Devin toscan, qui habitait les monts Luni, au-dessus de Carrare.

20-7. Devineresse thébaine, fille de Tirésias. Après la mort de son père, elle erra en beaucoup de pays, pour fuir la tyrannie de Créonte. Elle eut du fleuve Tiberinus, qui s’était épris d’elle, un fils appelé Œnus, lequel fonda la ville que, du nom de sa mère, il nomma Mantova, ou Mantoue.

20-8. Thèbes, où était né Bacchus.

20-9. Au milieu du rivage qui borde le lac.

20-10. C’est-à-dire où les évêques de Trente, de Brescia et de Vérone ont juridiction.

20-11. A cause des exhalaisons du marais.

20-12. Ou, selon quelques-uns, cruelle, parce qu’elle troublait les ombres des morts, et, dans ses conjurations, se souillait de sang humain.

20-13. Pinamonte de’ Buonacossi, de Mantoue, persuada au comte Alberto Casalodi, seigneur de cette ville, de reléguer dans les châteaux voisins plusieurs gentilshommes qui faisaient obstacle à sa propre ambition. Cela fait, Pinamonte, ayant usurpé par la faveur du peuple la seigneurie du comte Alberto, fit mettre à mort une partie des nobles, et bannit les autres.

20-14. « Ne feraient pas sur mon esprit plus d’impression que, sur ma vue, des charbons éteints. »

20-15. Lorsque tous les Grecs en état de porter les armes partirent pour le siège de Troie.

20-16. Voyez Énéide, liv. II, v. 114 et suivants.

20-17. Michel Scotto exerçait l’art de la divination au temps de l’empereur Frédéric II.

20-18. Astrologue de Forli, cher au comte de Montefeltro.

20-19. Savetier de Parme, autre astrologue.

20-20. La lune. Suivant la croyance vulgaire, les taches de cette planète indiquent Caïn qui lève avec une fourche un fagot d’épines.


CHANT VINGT-UNIÈME

1. Ainsi de pont en pont, parlant d’autres choses que ma Comédie n’a souci de chanter, nous allions, et nous avions atteint le faîte, quand

2. Nous nous arrêtâmes pour voir l’autre crevasse du Malebolge, et les autres pleurs vains ; et je la vis étrangement obscure.

3. Telle que, l’hiver, dans l’arsenal de Venise, bout une poix tenace, pour espalmer les vaisseaux délabrés

4. Qui ne peuvent naviguer ; de sorte que l’un remet à neuf son navire, l’autre calfeutre les flancs de celui qui a fait plusieurs voyages ;

5. Qui, radoube la proue ; qui, la poupe : d’autres font des rames, d’autres tordent des cordages, d’autres réparent les voiles d’étai et d’artimon :

6. Telle, non par le feu, mais par un art divin, bouillait une poix épaisse, qui, de tous côtés, enduisait la rive.

7. Je la voyais, mais je ne voyais dans elle que les bulles soulevées par le bouillonnement, lesquelles se gonflaient et retombaient comprimées.

8. Pendant qu’en bas mes yeux étaient fixés, mon Guide disant : « Regarde, regarde ! » à soi me tira du lieu où j’étais.

9. Lors je me tournai comme l’homme à qui il tarde de voir ce qu’il doit fuir, et que déconcerte la peur subite,

10. De sorte que pour voir il se hâte d’aller ; et, derrière nous, je vis venir un diable noir courant sur le rocher.

11. Ah ! que d’aspect il était farouche ! et qu’avec ses ailes déployées, il me paraissait cruel dans sa contenance, et léger de pieds !

12. La pressant des deux hanches, un pécheur chargeait son épaule élevée et pointue, et lui le tenait agrippé par le nerf des pieds.

13. « Gardien de notre pont [1], dit-il, ô Malebranche [2], voici un des anciens de Santa-Zita [3] ; enfonce-le dessous ; moi, je retourne pour d’autres

14. En cette ville, qui en est bien fournie : tout homme y est faussaire, hors Bonturo [4] ; pour de l’argent, on y fait de oui, non.

15 : Dans la fosse il le jeta, et s’en retourna par le dur rocher, et jamais on ne vit mâtin détaché poursuivre avec tant de vitesse le voleur.

16. Celui-là plongea, puis revint en haut à la renverse ; mais les démons que le pont recouvrait crièrent : « Ici, point de Santo-Volto [5] ?

17. « Ici l’on nage autrement que dans le Serchio [6] : si tu ne veux pas sentir nos griffes, ne sors pas de la poix. »

18. Puis ils le mordirent avec plus de mille crocs disant : « Il faut qu’ici couvert tu danses ; et, si tu peux, grippe en cachette. »

19. Non autrement les cuisiniers font par leurs aides enfoncer, avec les crochets, la chair dans la marmite pour qu’elle ne flotte pas.

20. Le bon Maître : « Afin, dit-il, qu’on ne s’aperçoive pas que tu es ici, tapis-toi derrière un rocher qui te défende ;

21. « Et, quelque offense qui me soit faite, ne crains point ; ceci m’est connu, m’étant une autre fois trouvé en telle conteste. »

22. Ensuite il passa le pont, et s’avança au delà, et, comme il arrivait sur la sixième rive, besoin eut-il d’avoir un front assuré.

23. Avec la même fureur, avec la même impétuosité que s’élancent les chiens contre le pauvre qui soudain s’arrête et demande,

24. Ceux-là s’élancèrent de dessous le pont, et tournèrent contre lui les crocs ; mais il cria : « Qu’aucun de vous ne soit félon !

25. « Avant que votre croc me touche, qu’un de vous s’avance et m’écoute, et qu’après il me gaffe, s’il l’ose ! »

26. Tous crièrent : « Va, Malacoda [7] ! » Et, pendant que les autres s’arrêtaient, l’un d’eux, s’avançant, vint à lui, disant : « Qu’y a-t-il ? »

27. « Crois-tu, Malacoda, dit mon Maître, qu’ici je sois venu en sûreté contre toutes vos attaques,

28. « Sans le vouloir divin et le destin favorable ? Laisse-moi aller ; car au ciel il est voulu que je montre à un autre cet âpre chemin. »

29. Alors si abattu fut son orgueil, qu’il laissa tomber le croc à ses pieds, et dit aux autres : « Qu’on ne le frappe point ! »

30. Et mon Guide à moi : « O toi qui entre les roches du pont es tapi, avec assurance maintenant reviens à moi ! »

31. Lors me levant, vite je vins à lui ; et tous les diables s’avancèrent ; de sorte que je craignais qu’ils ne tinssent point le pacte.

32. Ainsi vis-je autrefois les fantassins qui, dans Caprona [8], avaient capitulé, craindre en se voyant au milieu de tant d’ennemis.

33. Je me serrai de tout mon corps près de mon Guide, ne cessant de regarder leur mine, qui n’avait rien de bon.

34. Ils abaissaient les crocs : « Et veux-tu, disait l’un à l’autre, que je le touche sur la croupe ? » Et ils répondaient : « Oui, accroche-le par là. »

35. Mais le démon qui discourait avec mon Guide se tourna vite et dit : « Paix, paix, Scarmiglione [9] ! »

36. Puis il nous dit : « Aller plus loin par ce rocher ne se pourra, parce que la sixième arche gît au fond, toute brisée.

37. « Si plus avant vous voulez aller, prenez par cette grotte ; auprès est un autre rocher, où s’ouvre un passage.

38. « Hier, cinq heures plus tard que l’heure présente, s’accomplirent douze cent soixante-six années [10], depuis que la route fut rompue.

39. « J’envoie là quelques-uns des miens, pour voir si aucun n’y prend l’air [11] : allez avec eux ; nul mal ils ne vous feront.

40. « En avant, Alichino [12] et Calcabrina [13] ! commença-t-il à dire, et toi, Cagnazzo [14], et que Barbariccia [15] conduise la dizaine.

41. « Que Libicocco [16] aille aussi, et Draghignazzo [17], Ciriatto [18] aux dents de sanglier, et Graffiacane [19], et Farfarello [20], et Rubicante [21] le fou.

42. « Cherchez autour de la poix bouillante ! Que ceux-ci soient saufs jusqu’à l’autre roche, qui tout entière passe au-dessus des tanières [22]. »

43. — O maître, dis-je, qu’est ce que je vois ? Si tu sais par où aller, allons seuls sans cette escorte ; pour moi, je ne la demande [23].

44. Si aussi attentif tu es que d’ordinaire, ne vois-tu pas comme ils grincent des dents, et des sourcils me menacent ?

45. Et lui à moi : « Je ne veux pas que tu t’effrayes ; laisse-les grincer à leur guise ; cela ils font pour les malheureux bouillis. »

46. Nous tournâmes par le rempart à gauche ; mais auparavant chacun avait, en manière de signe [24], serré avec les dents la langue tirée vers leur chef.

Et lui de son derrière avait fait une trompette.


NOTES DU CHANT VINGT-UNIÈME

21-1. « De notre bolge, » celle des faussaires, barattieri.

21-2. Ce nom, qui signifie Méchante-griffe, est une espèce de sobriquet pareil à ceux des autres démons qui seront nommés plus loin.

21-3. On appelait ainsi les magistrats de la ville de Lucques qui avait pour patronne sainte Zita.

21-4. Ceci est dit ironiquement. Bonturo Bonturi, de la famille des Dati, était le faussaire le plus infâme de Lucques.

21-5. Image du Christ, devant laquelle se prosternaient les Lucquois pour implorer le secours dont ils avaient besoin.

21-6. Fleuve qui passe près des murs de Lucques.

21-7. Mauvaise-Queue.

21-8. Château sur les bords de l’Arno, que les Lucquois, qui le défendaient, furent, par le manque d’eau, forcés de rendre aux Pisans, à la condition qu’ils auraient la vie sauve. En traversant les troupes ennemies pour se retirer à Lucques, ils entendaient tout autour d’eux crier : « Qu’on les pende ! qu’on les pende ! » De sorte que leur frayeur fut extrême.

21-9. Ébouriffé, Mal-peigné.

21-10. Cette date correspond à celle de la mort du Christ.

21-11. Ne sort du lac bouillant.

21-12. Aile-Basse.

21-13. Foule-Givre.

21-14. Face-de-Chien.

21-15. Barbe-Rousse.

21-16. De libico, Libyen. Les déserts de Libye passaient pour être peuplés de démons.

21-17. Laid-Dragon.

21-18. D’un mot grec qui signifie porc.

21-19. Griffe-Chien.

21-20. Farfadet.

21-21. Rougeaud.

21-22. La fosse où sont les damnés, comme les bêtes sauvages dans leurs tanières.

21-23. En signe de moquerie de ce que Virgile, trompé lui-même, avait dit à Dante pour le rassurer.

21-24. « Avait donné le signal du départ. » La manière est d’accord avec le reste de cette scène grotesque.


CHANT VINGT-DEUXIÈME

1. J’ai vu des cavaliers lancés dans la carrière pour commencer le combat, et pour la montre [1], et quelquefois pour se sauver ;

2. J’ai vu des coureurs sur vos terres, ô Arétins ; j’ai vu rôder des fourrageurs, ouvrir des tournois, et courir des joutes,

3. Au son tantôt des trompettes, tantôt des cloches [2] et des tambours, ou aux signaux faits des châteaux [3], avec des choses en usage chez nous ou au dehors ;

4. J’ai vu des navires guidés par des signes soit de terre, soit d’étoile [4] ; mais je ne vis jamais à si étrange chalumeau se mouvoir cavaliers, ni piétons, ni vaisseau.

5. Nous allions avec les dix démons (ah ! la terrible compagnie !) : mais « dans l’église avec les saints, à la taverne avec les goinfres [5] »

6. Cependant je regardais attentivement la poix, pour bien connaître la bolge, et l’état de ceux qui brûlaient dedans.

7. Comme les dauphins, quand, de leur dos arqué, ils font signe aux marins d’aviser à sauver leur vaisseau,

8. Ainsi alors, pour soulager sa peine, quelque pécheur montrait le dos, puis se cachait, plus rapide que l’éclair.

9. Et comme, dans un fossé, sur le bord de l’eau se tiennent les grenouilles, le museau dehors, cachant les pieds et le reste du corps ;

10. Ainsi, de tous côtés, se tenaient les pécheurs : et, quand Barbariccia s’approchait, ils rentraient dans la poix bouillante.

11. J’en vis un (et mon cœur en frémit encore), attendre en cette posture, comme il arrive qu’une grenouille demeure tandis que l’autre plonge.

12. Et Graffiacane, qui le plus près de lui était, l’accrocha par ses cheveux empoissés, et le tira dehors : j’aurais cru voir une loutre.

13. De tous déjà je savais le nom, l’ayant noté quand ils furent choisis, et depuis ayant fait attention lorsqu’ils s’appelaient l’un l’autre.

14. « O Rubicante, enfonce-lui tes grands ongles dans le dos et l’écorche ! » criaient tous ensemble les maudits.

15. Et moi : — Maître, saches, si tu le peux, qui est le misérable tombé aux mains de ses ennemis.

16. Mon Guide s’approcha de lui, et lui demanda d’où il était ; et celui-ci répondit : « Je suis né dans le royaume de Navarre [6].

17. « Ma mère, qui m’avait eu d’un ribaud, destructeur de soi et de ses biens, me mit au service d’un seigneur.

18. « Puis je fus domestique du bon roi Thibaud : là, je m’adonnai aux fraudes dont je rends compte dans ce feu. »

19. Et Ciriatto, à qui sortait, des deux côtés de la bouche, une défense comme au sanglier, lui fit, de l’une, sentir comment elles déchirent.

20. Parmi de méchantes chattes était venue la souris ; mais Barbariccia l’enferma dans ses bras, et dit : « Tenez-vous à l’écart, tandis que je l’enfourche. »

21. Et vers mon Maître il tourna la face : « Interroge-le encore, dit-il, si de lui plus tu désires savoir, avant qu’on le dépèce. »

22. Le Maître : « Maintenant, donc, parle des autres coupables. En connais-tu, sous la poix, quelqu’un qui soit Latin ? » Et lui : « Je viens

23. « D’en quitter un qui n’était pas de loin de là : fussé-je encore avec lui couvert [7], je ne craindrais ni les ongles, ni les crocs. »

24. Et Libicocco : « Nous avons trop patienté, » dit-il. Et avec le croc il lui prit le bras, et le déchirant, il en emporta un lambeau.

25. Draghignazzo aussi voulut l’atteindre en bas par les jambes ; de sorte que leur décurion se tourna tout autour d’un air courroucé.

26. Lorsqu’ils furent un peu apaisés, à celui qui encore regardait sa blessure mon Guide sans tarder demanda :

27. « Qui fut celui qu’à ton dam tu quittas, dis-tu, pour venir au bord ? » Et il répondit : « Ce fut frère Gomita [8]

28. « De Gallura, réceptacle de toute fraude, qui eut en mains les ennemis de son maître, et les traita de façon que chacun d’eux s’en loue :

29. « Il tira d’eux de l’argent, et les laissa comme il dit, en plaine [9] ; et, dans ses autres offices aussi, fourbe il fut non médiocre, mais souverain.

30. « Avec lui converse Michel Zanche [10], seigneur de Logodoro ; et de parler de la Sardaigne leurs langues ne se sentent point fatiguées.

31. « O moi ! voyez l’autre qui grince des dents ! je parlerais encore, mais je crains qu’il ne s’apprête à me gratter la peau. »

32. Et le grand préposé [11], se tournant vers Farfarello qui roulait les jeux, prêt à frapper, dit : « Au large, méchant oiseau ! »

33. « — Si vous voulez, reprit l’effrayé, voir ou entendre des Toscans ou des Lombards, j’en ferai venir.

34. « Mais qu’un peu à l’écart se tiennent les Malebranche, de sorte qu’ils ne craignent point leurs vengeances. Et moi, m’asseyant en ce lieu même,

35. « Pour un que je suis, j’en ferai, bien le sais-je, venir sept quand je sifflerai, comme nous avons coutume de faire lorsqu’un de nous se hasarde dehors. »

36. A ces paroles, Cagnazzo leva le museau en secouant la tête, et dit : « Oyez la malice que, pour se jeter dessous, il a imaginée ! »

37. Et lui, qui avait des lacets en grande abondance, répondit : « Trop malicieux suis-je, en effet, quand j’attire sur les miens plus de douleur. »

38. Alichino ne se contint pas, et, à l’opposé des autres [12], il lui dit : « Si tu plonges, je ne viendrai pas à toi au galop ;

39. « Mais sur la poix je battrai des ailes. Qu’on laisse le bord, et que derrière la berge on se retire, pour voir si seul tu vaux mieux que nous. »

40. O toi qui lis, tu vas entendre parler d’un jeu nouveau. Vers l’autre côté chacun tourna les yeux, et, le premier, celui à qui le plus il coûtait de le faire [13].

41. Le Navarrais prit bien son temps : il affermit les pieds à terre, et en un clin d’œil il sauta, et à leurs desseins se déroba.

42. De quoi chacun soudain fut contrit ; mais celui-là plus qui de la faute était cause. Pourtant il s’élança, criant : « Je le tiens ! »

43. Mais peu lui servit ; les ailes ne purent devancer la peur : celui-là dessous s’enfonça ; et celui-ci, volant au-dessus, dressa la poitrine,

44. Comme le canard, quand le faucon s’approche, tout à coup plonge, et lui s’en va courroucé et défait.

45. Irrité de la moquerie, Calcabrina vola derrière Alichino, désireux que l’autre échappât, pour venir aux prises [14],

46. Et quand le larron eut disparu, il tourna les griffes contre son compagnon, et sur la fosse ils s’assaillirent.

47. Mais l’autre à le griffer bien se montra épervier expert, et tous deux tombèrent dans l’étang bouillant.

48. Le feu soudain les fit se lâcher ; mais se relever ils ne pouvaient, tant leurs ailes étaient engluées.

49. Non moins dépité que les autres, Barbariccia, de l’autre côté, en fit voler quatre avec tous les harpons ; et très-prestement,

50. D’ici, de là, ils descendirent au poste : ils allongèrent les crocs vers les empoissés, qui déjà étaient cuits dans la croûte.

Et nous les laissâmes ainsi empâtés.


NOTES DU CHANT VINGT-DEUXIÈME

22-1. Pour passer la revue.

22-2. Les Florentins avaient coutume de porter à la guerre, pour diriger les mouvements de leurs troupes, une cloche suspendue dans une tour de bois posée sur un char.

22-3. Le jour avec de la fumée, et avec des feux, la nuit.

22-4. Se dirigeant sur l’indication de signaux faits à terre, ou sur celle des étoiles.

22-5. Locution proverbiale.

22-6. Son nom était Giampolo, ou Ciampolo.

22-7. « Couvert de la poix, » sous la poix.

22-8. Moine sarde qui, devenu le favori de Nino, des Visconti de Pise abusa de sa faveur pour trafiquer des dignités et des emplois, et commettre beaucoup d’autres fraudes.

22-9. En liberté. Di piano, locution sarde, équivaut au de plano des Latins.

22-10. Sénéchal d’Enzo, roi de Sardaigne. Après la mort d’Enzo, il épousa par fraude sa veuve Adelasia, et, de cette manière, devint seigneur de Logodoro, héritage d’Adelasia.

22-11. Barbariccia, chef des dix démons.

22-12. Qui ne voulaient pas s’exposer à voler sur la poix de peur d’y engluer leurs ailes.

22-13. C’est-à-dire Cagnazzo, qui se défiait de Gomita et de ses ruses.

22-14. Désireux que Gomita échappât à Alichino, pour venir aux prises avec celui-ci.


CHANT VINGT-TROISIÈME

1. Silencieux, seuls, sans compagnie, nous allions l’un devant et l’autre après, comme vont les frères mineurs.

2. La présente rixe me faisait penser à la fable d’Ésope où il parle du rat et de la grenouille [1] :

3. Mo et issa [2] ne sont pas plus pareils, que ne le sont l’un et l’autre, si l’esprit en lie bien le commencement et la fin.

4. Et comme d’une pensée en surgit une autre, ainsi de celle-ci en naquit une qui redoubla ma première peur.

5. Ceux-là, pensai-je, à cause de nous ont été joués, et avec tant de dommage et de moquerie que je crois bien qu’ils s’en ressentent.

6. Si au malin vouloir la colère s’ajoute, ils nous poursuivront, plus cruels que le chien ne l’est au lièvre que ses dents saisissent.

7. Je sentais déjà tous mes poils se hérisser de frayeur, et, derrière, attentif je me tenais, quand je dis : — Maître, si promptement

8. Toi et moi tu ne caches, je crains les Malebranche : à notre poursuite ils sont déjà ; et si vivement je me les imagine, que déjà je les sens.

9. Et lui : « Si j’étais de verre étamé, ton image extérieure plus vite en moi ne se refléterait pas, que ne s’y reflète celle de dedans.

10. « Tes pensées présentes sont si conformes et si semblables aux miennes, que des unes et des autres je fais un seul conseil.

11. « S’il se trouve que la côte à droite soit telle que nous puissions descendre dans l’autre bolge, nous échapperons à la chasse que tu appréhendes. »

12. Il n’avait pas achevé d’expliquer son dessein, que non loin je les vis venir, les ailes déployées, pour s’emparer de nous.

13. Comme la mère que le bruit réveille, et qui près d’elle voit les flammes allumées,

14. Prend son fils et fuit, et point ne s’arrête, ayant plus de soin de lui que de soi, jusqu’à se vêtir seulement d’une chemise ;

15. Soudain mon Guide me prit, et, du haut de la dure rive, le dos contre terre, s’abandonna sur la pente escarpée, de la roche qui sépare une des bolges de l’autre.

16. Jamais par un canal, lorsqu’elle approche le plus des aubes, l’eau ne courut si vite pour faire tourner la roue d’un moulin,

17. Que mon Maître par cette pente, me portant sur sa poitrine comme son fils, non comme son compagnon.

18. A peine fûmes-nous arrivés au fond, qu’eux furent sur le col au-dessus de nous ; mais ils n’étaient plus à craindre,

19. La haute Providence, qui voulut faire d’eux les ministres de la cinquième bolge, leur ayant à tous ôté le pouvoir d’en sortir.

20. Là, nous trouvâmes une gent [3], peinte, qui, autour de la fosse, à pas très-lents, allait pleurant, et paraissait lasse et rendue.

21. Ils avaient des chapes avec les capuchons abaissés devant les yeux, taillées comme celles qui se font à Cologne pour les moines.

22. Elles sont dorées au dehors, tellement qu’on en est ébloui, mais de plomb au dedans, et si pesantes, que de paille, auprès d’elles, étaient celles que faisait porter Frédéric [4].

23. O manteau éternellement accablant ! Cependant avec eux nous tournâmes à gauche, attentifs à leurs tristes plaintes.

24. Mais, à cause du poids, cette gent lasse allait si lentement qu’à chaque pas nous avions une compagnie nouvelle.

25. Lors je dis à mon Maître : « Fais en sorte d’en trouver quelqu’un dont les faits et le nom soient connus, et ainsi allant, regarde tout autour !

26. Et l’un d’eux, qui entendit la parole toscane, derrière nous cria : « Arrêtez, vous qui si vite courez à travers l’air obscur !

27. « Peut-être auras-tu de moi ce que tu demandes. » Sur quoi le Maître se tourna, et dit : « Attends ! Et ensuite marche à son pas ! »

28. Je m’arrêtai, et j’en vis deux sur le visage desquels se montrait le désir qui les pressait d’être avec moi ; mais les retardaient la charge et le chemin étroit.

29. Quand ils furent arrivés, de leurs yeux louches beaucoup ils me regardèrent sans parler ; puis, se tournant l’un vers l’autre, ils se dirent entre eux :

30. « Au mouvement de la bouche, celui-là semble vivant ; et, s’ils sont morts, par quel privilège vont-ils sans être vêtus de la lourde robe ?

31. O Toscan ! venu dans le collège des tristes hypocrites, ne dédaigne point de dire qui tu es ! »

32. Et moi à eux : — Je suis né et j’ai crû sur le beau fleuve d’Arno, dans la grande ville, et j’ai le corps que j’eus toujours.

33. Mais vous dont les joues, autant que je vois, de douleur tant dégouttent, qui êtes-vous ? et quelle peine produit en vous cette ardeur ?

34. Et l’un d’eux me répondit : « Ces chapes orange [5] sont de plomb, et si épaisses, que leur poids fait ainsi siffler les balances [6].

35. « Nous fûmes des frères Godenti de Bologne [7], moi Catalano, et lui Loderingo, nommés ; ta ville tous deux nous prit,

36. « Comme se prend de coutume un homme solitaire, pour conserver sa paix ; et nous fûmes tels qu’encore il se voit autour du Gardingo. »

37. Je commençai : — O frères, vos maux… Mais pas plus je ne dis, à mes yeux étant apparu un malheureux cloué en terre avec trois pieux.

38. Lorsqu’il me vit, il se tordit de tous ses membres, soufflant dans sa barbe et soupirant. Et le frère Catalano, qui de cela s’aperçut,

39. Me dit : « Ce crucifié que tu regardes [8], aux Pharisiens conseilla qu’un homme fût, pour le peuple, envoyé au supplice.

40. « En travers et nu, comme tu vois, il gît sur le chemin, et il faut qu’il sente combien pèse quiconque passe.

41. « Et pareillement pâtit dans cette fosse son beau-père [9], et les autres du conseil qui fut pour les Juifs une mauvaise semence [10]. »

42. Je vis alors Virgile s’étonner à l’aspect de celui qui si vilement était étendu sur la croix, dans l’éternel exil.

43. Ensuite il adressa ces paroles au frère : « Qu’il ne vous déplaise point, si cela vous est permis, de nous dire s’il est à main droite quelque ouverture

44. « Par où, tous deux, nous puissions sortir, sans forcer des anges noirs à nous tirer de ce gouffre. »

45. Il répondit : « Plus près que tu ne l’espères est un rocher, qui part du grand cercle et traverse tous les affreux remparts ;

46. « Si ce n’est qu’étant rompu, il ne les recouvre pas entièrement. Vous pourrez monter par la ruine qui gît là, et s’élève au-dessus du fond. »

47. Le Maître se tint un peu la tête baissée, puis dit : « Mal contait la chose celui qui, là-haut, avec les crocs, déchire les pécheurs. »

48. Et le frère : « J’ai ouï dire à Bologne que le diable a bien des vices, et, entre autres, qu’il est menteur et père du mensonge. »

49. Après cela, le Maître à grands pas s’en alla, en son visage un peu troublé de colère ; et moi, laissant les autres sous leur charge,

Je suivis les traces des pieds chéris.


NOTES DU CHANT VINGT-TROISIÈME

23-1. Ésope, dans cette fable, raconte qu’une grenouille, voulant noyer un rat pour le manger après, lui proposa de le prendre sur son dos et de le porter au delà d’un fossé. Au moment où la grenouille entraînait en plongeant le rat qui se débattait, un milan fondit sur eux, et les dévora tous deux.

23-2. Ces deux mots ont exactement la même signification : l’un et l’autre signifient maintenant, à présent.

23-3. Hypocrites.

23-4. Frédéric II faisait recouvrir les criminels de lèse-majesté d’épaisses feuilles de plomb. Jetés ensuite dans un vase sous lequel on allumait du feu, ils y périssaient en d’affreux tourments, à mesure que le plomb fondait.

23-5. « De couleur orange, » c’est-à-dire dorées.

23-6. « Qu’elles nous font gémir, comme les poids font siffler les balances. »

23-7. Ordre de chevalerie institué vers l’an 1260, à Bologne, sous le nom des Frères de Sainte-Marie, pour protéger, à titre de procureurs, les veuves, les pupilles, les étrangers, les pauvres. Ils furent ensuite nommés Frères Godenti ou Gaudenti, à cause de la vie agréable et commode dont ils jouissaient, grâce à de nombreux privilèges, comme de ne point aller à la guerre, de ne remplir aucune charge communale, etc. Déchirée par les partis guelfe et gibelin, Florence appela pour la pacifier deux de ces frères Godenti, messer Loderingo degli Andalo et messer Catalano Catalani, le premier Gibelin, l’autre Guelfe. Investis du gouvernement, ils se laissèrent tous deux corrompre par le parti guelfe ; de sorte que les Gibelins furent chassés de la ville, et les maisons des Uberti, chefs de ce parti, brûlées et détruites. Elles étaient situées dans la rue dite du Gardingo.

23-8. Caïphe, qui conseilla la mort du Christ, disant : Expedit ut unus moriatur homo pro populo, il convient qu’un homme meure pour le peuple. (Jean, XI, 50.)

23-9. Le grand prêtre Anne, beau-père de Caïphe.

23-10. La semence des maux qu’ils eurent à souffrir plus tard.


CHANT VINGT-QUATRIÈME

1. A cet âge du jeune an, où le soleil, sous le Verseau, tempère ses rayons, et où déjà la nuit est égale au jour ;

2. Quand la gelée matinale reproduit sur la terre, mais pour peu de moments, l’image de sa blanche sœur [1],

5. Le villageois à qui le fourrage manque se lève, et regarde, et voit toute la campagne blanchir, et se bat le flanc :

4. Il rentre dans sa cabane, et de ça, et de là, va se plaignant comme le pauvret qui ne sait que faire ; puis il retourne, et sent renaître l’espoir,

5. Voyant qu’en peu d’heures la terre a changé de face, et prend sa houlette, et chasse les brebis dehors à la pâture ;

6. Ainsi m’effraya le Maître, lorsque je vis son front si troublé, et aussi vite au mal vint le remède.

7. Mon Guide, quand nous arrivâmes au pont rompu, s’étant tourné vers moi avec cette douce contenance qu’en lui premièrement je vis au pied du mont,

8. Il ouvrit les bras, et, après avoir un peu tenu conseil en lui-même, regardant bien d’abord la ruine, il me prit ;

9. Et comme celui qui agit avec précaution, et semble à tout penser d’avance, ainsi, me levant vers la cime

10. D’une grosse roche, et avisant un autre rocher, il me dit : « Accroche-toi ensuite à celui-là ; mais auparavant essaye s’il peut te porter. »

11. Ce n’était pas un chemin pour un vêtu de chape, lui léger, et moi poussé, pouvant à peine monter de pierre en pierre ;

12. Et n’eût été que de cette enceinte plus que de l’autre la côte était courte, lui, je ne sais, mais moi j’aurais été vaincu.

13. Mais, parce que tout le Malebolge penche vers l’entrée du plus bas puits, de chaque vallée la structure

14. Est telle, qu’une côte monte et l’autre descend : nous, cependant, nous parvînmes à l’extrémité, sur la pointe d’où la dernière pierre s’éboula.

15. Quand je fus là, mon haleine était si épuisée, que, ne pouvant aller plus loin, à cette première station je m’assis.

16. « Maintenant il convient, dit le Maître, que tu secoues toute paresse : ce n’est point couché sur la plume, ni sous la couverture, qu’on acquiert la renommée

17. « Sans laquelle celui qui consume sa vie, laisse de soi, sur la terre, le même vestige que la fumée dans l’air et l’écume dans l’eau.

18. « Lève-toi donc, et que la fatigue soit vaincue par l’âme, qui vainc dans tout combat, si, sous le poids du corps, elle ne s’abat point.

19. « Il faut monter un plus long escalier : avoir quitté ceux-là ne suffit pas ; si tu m’entends, fais que maintenant cela te serve. »

20. Lors je me levai, plus en haleine qu’auparavant je ne me sentais, et je dis : — Va ! j’ai de la force et du courage.

21. Nous prîmes notre route par le haut du rocher, qui était raboteux, étroit et malaisé, et beaucoup plus escarpé que le précédent.

22. Parlant j’allais, pour ne pas paraître faible, quand de l’autre fosse sortit une voix dont on ne pouvait former des paroles.

23. Je ne sais ce qu’elle disait, quoique déjà je fusse sur le dos de l’arche qui traverse là ; mais celui qui parlait semblait ému de colère.

24. Je m’étais baissé ; cependant, à cause de l’obscurité, mes yeux tendus ne pouvaient atteindre le fond. Ce pourquoi je dis : — Maître, fais que, descendant du mur,

25. Nous arrivions à l’autre enceinte ; car, comme d’ici j’ouïs et n’entends pas, ainsi en bas regardant, rien ne distingue.

26. « D’autre réponse, dit-il, je ne te fais que l’agir même ; l’œuvre, en silence, doit suivre la sage demande. »

27. Nous descendîmes du pont par l’extrémité où il se joint à la huitième rive, et alors la bolge se découvrit à moi :

28. Et je vis dedans un terrible amas de serpents, et d’espèce si diverse, que le souvenir m’en fige encore le sang.

29. Point ne se vante la Libye de produire dans ses sables plus de Chersydres, et de Chélydres, et de Jets, et de Pharées, et de Cenchris, et d’Amphisbènes ;

30. Ni tant de bêtes pestilentes, ni si méchantes elle ne montra jamais, avec toute l’Éthiopie, et toutes les contrées au-dessus de la mer Rouge.

31. Au milieu de cette foison de cruels et odieux reptiles, couraient des gens nus et pleins d’épouvante [2], sans aucun espoir de refuge, ni d’héliotrope [3].

32. Leurs mains étaient liées par derrière avec des serpents ; et ceux-ci dans leurs reins enfonçaient la queue et la tête, et se nouaient devant.

33. Et voilà que sur l’un d’eux, qui était près de la même rive que nous, s’élança un serpent qui le piqua là où le col s’articule aux épaules.

34. Jamais ni O, ni J ne s’écrivit aussi vite qu’il s’enflamma, et brûla tout entier, et tomba réduit en cendres.

35. Et lorsque ainsi détruit il fut gisant à terre, la poussière aussitôt se rassembla, et d’elle-même redevint le même corps qu’auparavant.

36. Ainsi, au dire des grands sages, le Phénix meurt et ensuite renaît, lorsqu’il approche de sa cinq centième année.

37. Il ne se nourrit, durant sa vie, ni d’herbes ni de grains, mais de larmes d’encens et d’amome ; et le nard et la myrrhe sont ses derniers langes.

38. Tel que celui qui tombe et ne sait comment, que la force du démon l’ait jeté à terre, ou un autre mal qui lie l’homme,

39. Quand il se relève regarde autour, troublé par la grande angoisse qu’il a soufferte, et, regardant, soupire :

40. Tel était le pécheur, après s’être relevé. Oh ! que sévère est la justice de Dieu, dont la vengeance frappe de tels coups !

41. Le Maître alors lui demanda qui il était ; il répondit : « Depuis peu de temps, je suis tombé de la Toscane dans cette gueule cruelle.

42. « Me plut une vie bestiale, et non humaine, comme à un mulet que je fus : je suis Vanni Fucci la brute, et Pistoie fut ma digne tanière [4]. »

43. Et moi au Maître : — Dis-lui de ne pas biaiser, et demande-lui quel crime l’a poussé dans cette fosse ; car je l’ai vu homme de sang et de colère.

44. Et le pécheur, qui m’entendit, ne feignit point, mais tourna vers moi son âme et son visage, où se peignit une méchante honte ;

45. Puis il dit : « Plus chagrin suis-je que tu m’aies surpris dans la misère où tu me vois, que je ne le fus quand l’autre vie me fut ôtée.

46. « Je ne puis refuser ce que tu demandes ; si bas ai-je été envoyé parce que ce fut moi qui volai de la sacristie les beaux ornements.

47. « Et cela fut faussement imputé à un autre. Mais, pour que de m’avoir vu tu ne te réjouisses pas, si jamais tu sors de ces sombres lieux,

48. « Ouvre l’oreille et écoute ce que je t’annonce ! Pistoie s’amaigrit des Noirs [5], puis Florence renouvelle hommes et choses [6].

49. « Du val de Magra, enveloppé de nuages orageux, Mars attire la vapeur, et, avec la furie d’une tempête impétueuse,

50. « Sur les champs Picéniens on combattra ; et subitement la nuée crèvera, et tout Blanc sera frappé [6].

« Et je l’ai dit parce qu’il doit t’en douloir. »


NOTES DU CHANT VINGT-QUATRIÈME

24-1. La blanche sœur du Soleil, la Lune.

24-2. Larrons.

24-3. Les anciens croyaient que la pierre nommée héliotrope rendait Invisible ceux qui la portaient.

24-4. Vanni Fucci était bâtard de messer Fuccio de Lazzari, de Pistoie, et c’est pourquoi il est ici appelé mulet. Il accusa son ami Valli della Nona d’avoir caché dans sa maison les ornements volés par lui, Fucci, dans la sacristie de la cathédrale de Pistoie, et Vanni fut pendu sur cette accusation.

24-5. « C’est-à-dire chasse ceux du parti Noir. » La division en Blancs et Noirs commença, à Pistoie, l’an 1301 ; et peu après les Blancs chassèrent les Noirs.

24-6. « Rappelle des Noirs bannis par les Blancs, et change son gouvernement. » Cette prédiction, ramenée à son sens historique, signifie que, du val de Magra, où de la Lunigiana supérieure, sortira, comme la foudre, le marquis Marcello Malaspina, qui combattra les Blancs et les défera dans les champs Picéniens.


CHANT VINGT-CINQUIÈME

1. Lorsqu’il eut fini de parler, le voleur éleva les mains, et des deux fit la figue, criant : « A toi, Dieu, prends-la ! »

2. Depuis lors m’ont été amis les serpents, un d’eux à son cou s’étant enroulé, comme s’il eût dit : « Je ne veux pas que tu en dises plus. »

3. Et un autre à ses bras, que, se rivant lui-même par devant, il lia de telle sorte qu’avec eux il ne pouvait donner de secousse.

4. Ah ! Pistoie, Pistoie ! que n’en finis-tu de toi, te réduisant toi-même en cendres, puisque les tiens dépassent toujours plus leurs ancêtres dans le mal ?

5. Dans tous les sombres cercles de l’Enfer, je ne vis point d’esprit si superbe contre Dieu, non pas même celui qui tomba des murs de Thèbes [1].

6. Il s’enfuit sans dire un mot de plus ; et je vis un Centaure plein de rage venir, criant : « Où est-il, où est-il, l’obstiné ? »

7. Je ne crois pas que, dans la Maremme, soient autant de couleuvres qu’il en avait depuis la croupe jusque-là où commence la face.

8. Sur ses épaules, derrière la nuque, s’étendait, les ailes déployées, un dragon qui embrase tout ce qu’il heurte.

9. Mon Maître dit : « Celui-ci est Cacus, qui, sous le rocher du mont Aventin, maintes fois fit un lac de sang.

10. « Il ne va point avec ses frères par le même chemin [2], à cause du vol que, par fraude, il fit du grand troupeau voisin de lui [3] ;

11. « D’où eurent leur fin ses œuvres louches, sous la massue d’Hercule, qui cent fois peut-être le frappa, et il ne le sentit pas dix [4]. »

12. Pendant qu’il parlait ainsi, l’autre rapidement passa, et trois esprits vinrent au-dessous de nous, sans être aperçus ni de moi ni du Guide,

13. Sinon lorsqu’ils crièrent : « Qui êtes-vous ? » Sur quoi le récit fut interrompu [5], et à eux seuls nous fîmes attention.

14. Je ne les connaissais pas ; mais il arriva, comme souvent il arrive par hasard, que l’un d’eux en nomma un autre,

15. Disant : « Où sera resté Cianfa [6] ? » Lors, pour que le Maître fût attentif, je levai le doigt et le posai du menton au nez [7].

16. Si maintenant, lecteur, tu es lent à croire ce que je dirai, ce ne sera merveille, puisqu’à peine le crois-je, moi qui le vis.

17. Comme fixement je les regardais, un serpent à six pattes s’élança sur l’un d’eux, et tout entier s’attachant à lui,

18. Avec les pattes du milieu il lui lia le ventre, et avec celles de devant il saisit ses bras, puis enfonça les dents dans l’une et l’autre joue ;

19. Il étendit les pattes de derrière sur les cuisses, entre lesquelles il darda la queue, la ramenant par derrière en haut sur les reins.

20. Jamais lierre ne serra si étroitement un arbre, qu’aux membres de l’autre l’horrible bête enlaça les siens.

21. Puis ils se collèrent comme s’ils eussent été de cire fondue, et leurs couleurs se mélangèrent : déjà de l’un et de l’autre l’apparence était incertaine :

22. Comme, exposé au feu, le papier prend en-dessus une teinte brune ; il n’est pas noir encore, et le blanc meurt.

23. Les deux autres le regardaient, et chacun d’eux criait : « Oh ! Agnel [8], comme tu changes ! Vois, déjà tu n’es ni deux ni un. »

24. Les deux têtes n’en faisaient plus qu’une, lorsqu’y apparurent deux figures mêlées sur une face devenue celle des deux perdus [9].

25. De quatre pièces se firent les deux bras ; les cuisses avec les jambes, le ventre et le buste, devinrent des membres qu’on ne vit jamais.

26. Tout avait là dépouillé son premier aspect ; la forme transmuée était celle de deux et n’était celle d’aucun, et telle elle s’en allait à pas lents.

27. Comme, sous l’ardeur des jours caniculaires, le lézard, changeant de haie, traverse, pareil à l’éclair, le chemin ;

28. Ainsi, s’élançant vers le ventre des deux autres, paraissait un petit serpent irrité, livide et noir comme un grain de poivre.

29. A l’un d’eux il piqua cette partie [10] par où nous prenons notre première nourriture, puis tomba étendu devant lui.

30. Le piqué le regarda, et ne dit rien ; mais, s’arrêtant, il se roidissait sur ses pieds, il bâillait comme si le sommeil ou la fièvre l’eût assailli.

31. Il regardait le serpent, et le serpent lui : l’un fortement fumait par la plaie, l’autre par la bouche, et les fumées se rencontraient.

32. Que désormais Lucain se taise ; qu’il ne parle plus du malheureux Sabellus et de Nasidius [11], et qu’il écoute ce qu’à présent je raconte !

33. Que de Cadmus et d’Aréthuse se taise Ovide [12] ! Si, poétisant, il change en serpent celui-là, et celle-ci en fontaine, point ne l’envie.

34. Jamais l’une dans l’autre il ne transforma deux natures, de sorte que promptes fussent les deux formes à échanger leur matière.

35. Tellement elles se correspondirent, que le serpent fendit en fourche sa queue, et que le blessé mit les pieds ensemble.

36. Jambes et cuisses si bien se pénétrèrent, qu’en peu il ne parut aucune trace de jointure.

37. La queue fendue prenait la forme qui se perdait là ; sa peau s’amollissait, et celle de l’autre se durcissait.

38. Je vis les bras rentrer sous les aisselles, et les deux pieds de la bête, qui étaient courts, s’allonger autant que ceux-là se raccourcissaient.

39. Ensuite, tordus ensemble, les pieds de derrière devinrent le membre que l’homme cache, et le malheureux vit le sien se transformer en deux pieds.

40. Tandis que la fumée les revêt d’une couleur nouvelle, recouvrant celui-ci de poil, et dépilant celui-là,

41. L’un se leva, et l’autre tomba, sans détourner les yeux impies au-dessous desquels la face changeait.

42. Celui qui était debout retira le museau vers les tempes, et par le trop de matière qui vint là, des joues élargies saillirent les oreilles.

43. De ce qui ne se porta pas en arrière et resta, de ce surplus un nez se fit à la face, et les lèvres se grossirent autant qu’il convenait.

44. Celui qui gisait à terre chassa le museau en avant, et retira les oreilles dans la tête, comme la limace fait de ses cornes.

45. Et la langue, une auparavant et preste à parler, se fendit ; et dans l’autre la fourche se referma, et cessa de fumer.

46. L’âme, devenue bête, s’enfuit en sifflant par la vallée, et l’autre derrière lui en parlant crache.

47. Puis à celui-là il tourna les épaules nouvelles, et dit à l’autre [13] : « Je veux que Buoso [14] coure à quatre pattes, comme je l’ai fait, par ce sentier. »

48. Ainsi vis-je le septième lest [15] muer et transmuer ; et que la nouveauté m’excuse si ma plume a erré en quelque chose.

49. Quoique ma vue fût un peu confuse et mon âme étonnée, ceux-là, en fuyant, ne purent si bien se celer,

50. Que je ne reconnusse Puccio Sciancato ; et, des trois compagnons qui vinrent d’abord, il était le seul qui ne fût pas transformé.

L’autre [16] était celui à cause de qui, Gavillé, tu pleures [17].


NOTES DU CHANT VINGT-CINQUIÈME

25-1. Capanée. Au moment où, sur les murs de Thèbes assiégée, il insultait et défiait Jupiter, frappé par la foudre, il fut précipité au pied de ces mêmes murs.

25-2. Avec les autres Centaures, dans le Cercle des Violents.

25-3. Le troupeau de quatre taureaux et de quatre vaches superbes qu’Hercule, après les avoir enlevés à Gérion, roi d’Espagne, faisait paître près du mont Aventin. (Voyez Enéide, liv. VII).

25-4. Étant mort avant d’avoir reçu le dixième coup.

25-5. Le récit que Virgile faisait à Dante.

25-6. On conjecture qu’il était de la famille des Donati de Florence. On verra tout à l’heure qu’il avait été changé en serpent, ce qui explique la question de celui qui ne le voit plus : « Où serait-il resté ? »

25-7. Geste par lequel on recommande le silence.

25-8. Agnello Brunelleschi, Florentin.

25-9. L’homme et le démon sous la forme de serpent, tombés tous deux, perdus tous deux. On peut aussi entendre que les deux formes se confondaient, se perdaient l’une dans l’autre.

25-10. Le nombril.

25-11. C’était deux soldats de Caton, lesquels, traversant la Libye, furent piqués par des serpents venimeux. Sabellus, intérieurement brûlé par le poison, tomba en cendres ; Nasidius enfla tellement, que sa peau se rompit. (Pharsale, liv. IX.)

25-12. Métamorphoses, liv. III et liv. V.

25-13. A celui des trois qui n’avait pas subi de transformation, Puccio Sciancato, qu’il nomme plus loin.

25-14. Buoso degli Abati, changé en serpent.

25-15. Le septième lest, ce sont les pécheurs de la septième bolge, que le Poète compare aux ordures qui remplissent la sentine d’un vaisseau.

25-16. Celui qui, sous la forme du serpent, piqua Buoso au ventre.

25-17. Messer Guercio Cacalcante, Florentin. Il fut tué dans un village du val d’Arno, nommé Gavillé, et sa mort fut vengée par celle de beaucoup d’habitants de ce village.


CHANT VINGT-SIXIÈME

1. Réjouis-toi, Florence, d’être si grande que, sur terre et sur mer, battent tes ailes, et qu’en Enfer ton nom est répandu !

2. Parmi les larrons, je trouvai cinq de tes citoyens [1] ; j’en ai honte, et à toi peu d’honneur en revient.

3. Mais si, près du matin, vrais sont les songes, tu sentiras d’ici à peu de temps ce que Prato, sans parler des autres, te souhaite [2].

4. Et si déjà c’était, ce ne serait pas de trop bonne heure. Que n’est-ce dès à présent, puisque cela doit être ! Plus je vieillirai, plus le poids m’en sera lourd.

5. Nous partîmes, et, par les pierres saillantes qui nous avaient d’abord servi d’escalier pour descendre, mon Guide remonta, me tirant après lui.

6. Et, suivant la route solitaire à travers les escarpements et les rochers du précipice, le pied sans la main ne se dépêtrait pas.

7. Alors je m’attristai, et maintenant encore je m’attriste, quand je reporte mon souvenir sur ce que je vis, et plus que d’ordinaire, je retiens mon esprit,

8. Afin qu’il ne coure point sans que la vertu le guide, et que si une bonne étoile, ou une autre chose meilleure [3], a mis en moi le bien, je ne me l’envie pas à moi-même.

9. Alors que celui qui éclaire le monde tient le moins de temps sa face cachée [4], autant le villageois qui, lorsque la mouche cède l’air au cousin [5],

10. Se repose sur le tertre, voit de lucioles dans la vallée, là peut-être où il vendange et laboure ;

11. D’autant de flammes resplendissait toute la huitième bolge, comme je l’aperçus quand je fus là d’où l’on découvrait le fond.

12. Et tel qu’à celui qui se vengea par les ours [6] apparut, au partir, le char d’Élie, quand se dressant vers le ciel les chevaux s’élevèrent,

13. Et que, le suivant de l’œil, il ne pouvait discerner que la flamme seule qui, comme une petite nue, montait,

14. Telle chacune de celles-là se mouvait à la bouche de la fosse : nulle ne montre le larcin [7] ; et chaque flamme enveloppe un pécheur [8].

15. Debout sur le pont, je m’étais si avancé pour voir, que si à une saillie je ne me fusse retenu, je serais tombé sans qu’on me heurtât.

16. Et le Guide, qui me vit si attentif, dit : « Au dedans des feux sont les esprits ; chacun se revêt de ce qui le brûle. »

17. — Maître, répondis-je, l’ouïr de toi m’en rend plus certain ; mais déjà je m’étais aperçu qu’ainsi en était-il, et je voulais te demander

18. Qui est dans ce feu, si divisé à son sommet qu’on dirait qu’il s’élève du bûcher sur lequel Étéocle fut mis avec son frère [9] ?

19. Il me répondit : « Là dedans sont tourmentés Ulysse et Diomède [10] ; ils sont ensemble emportés par la vengeance, comme ils le furent par la colère.

20. « Au dedans de leur flamme se pleure l’embûche du cheval qui fut la porte d’où sortit des Romains la noble semence [11] ;

21. « Et s’y pleure aussi l’artifice par lequel Déidamie morte déplore encore le destin d’Achille [12], et du Palladium s’y porte la peine [13]. »

22. — Si, au milieu de ces étincelles, ils peuvent parler, dis-je, je t’en prie, Maître, et t’en prie encore, et que ma prière en vaille mille !

23. Ne me refuse point d’arrêter jusqu’à ce qu’ici vienne la flamme double ; vois, de désir je me ploie vers elle.

24. Et lui à moi : « De beaucoup de louange ta prière est digne, et ainsi je l’accepte. Mais fais qu’en repos ta langue se tienne !

25. « Laisse-moi parler : j’ai compris ce que tu veux, et peut-être, ayant été Grecs, auraient-ils à dédain ton langage. »

26. Lorsque la flamme fut venue près de nous, et qu’à mon Guide il parut que c’était le moment et le lieu, je l’entendis parler de la sorte :

27. « O vous qui êtes deux dans un seul feu, si je méritai de vous pendant que je vivais, si beaucoup ou peu je méritai de vous

28. « Lorsque dans le monde j’écrivis mes hauts vers [14], arrêtez-vous ! et que l’un de vous dise où, par lui-même perdu, il alla mourir. »

29. La plus grande corne de l’antique flamme, pareille à celle que fatigue le vent, commença de s’agiter, murmurant ;

30. Puis ça et là mouvant sa cime, comme si ce fût la langue qui parlât, au dehors émit une voix, et dit : « Quand

31. « Je quittai Circé, qui me retint caché plus d’un an, là, près de Gaëte [15], avant qu’ainsi Énée la nommât [16],

32. « Ni la douce pensée de mon fils, ni la piété envers mon vieux père, ni l’amour qui devait être la joie de Pénélope,

33. « Ne purent vaincre en moi l’ardeur d’acquérir la connaissance du monde, et des vices des hommes, et de leurs vertus [17].

34. « Mais, sur la haute mer de toutes parts ouverte, je me lançai avec un seul vaisseau, et ce petit nombre de compagnons qui jamais ne m’abandonnèrent.

35. « L’un et l’autre rivage je vis jusqu’à l’Espagne et jusqu’au Maroc, et l’île de Sardaigne, et les autres que baigne cette mer.

36. « Moi et mes compagnons nous étions vieux et appesantis, quand nous arrivâmes à ce détroit resserré où Hercule posa ses bornes,

37. « Pour avertir l’homme de ne pas aller plus avant : je laissai Séville à main droite ; à l’autre déjà Septa [18] m’avait laissé.

38. « O frères, dis-je, qui, à travers mille périls, êtes parvenus à l’Occident, suivez, le soleil, et à vos sens

39. « A qui reste si peu de veille, ne refusez l’expérience du monde sans habitants [19].

40. « Pensez à ce que vous êtes : point n’avez été faits pour vivre comme des brutes, mais pour rechercher la vertu et la connaissance.

41. « Par ces brèves paroles j’excitai tellement mes compagnons à continuer leur route, qu’à peine ensuite aurais-je pu les retenir.

42. « La poupe tournée vers le levant, des rames nous fîmes des ailes pour follement voler, gagnant toujours à gauche.

43. « Déjà, la nuit, je voyais toutes les étoiles de l’autre pôle, et le nôtre si bas, que point il ne s’élevait au-dessus de l’onde marine.

44. « Cinq fois la lune avait rallumé son flambeau, et autant de fois elle l’avait éteint, depuis que nous étions entrés dans la haute mer,

45. « Quand nous apparut une montagne, obscure à cause de la distance, et qui me sembla plus élevée qu’aucune autre que j’eusse vue.

46. « Nous nous réjouîmes, et bientôt notre joie se changea en pleurs, de la nouvelle terre un tourbillon étant venu, qui par devant frappa le vaisseau.

47. « Trois fois il le fit tournoyer avec toutes les eaux ; à la quatrième, il dressa la poupe en haut, et en bas il enfonça la proue, comme il plut à un autre,

« Jusqu’à ce que la mer se refermât sur nous. »


NOTES DU CHANT VINGT-SIXIÈME

26-1. Cianfa, Agnello Brunelleschi, Buoso degli Abati, Puccio Sciancato et Francesco Guercio Cavalcante, nommés dans le chant précédent.

26-2. Dante est supposé accomplir son voyage en 1300, et ce fut plus tard qu’arrivèrent les malheurs dont il feint d’avoir eu la vision prophétique, et qui furent la chute du pont de la Carraia, l’incendie de dix-sept cents maisons, et les cruelles discordes entre les Blancs et les Noirs, lesquelles eurent lieu dans l’année 1304.

26-3. La grâce divine.

26-4. Dans les plus longs jours.

26-5. Quand vient le soir.

26-6. Le prophète Élisée, de qui la Bible raconte, que des enfants s’étant moqués de lui, il les maudit, et qu’à sa malédiction deux ours sortirent d’un bois voisin, et mirent en pièces quarante-deux de ces malheureux enfants.

26-7. « Ne laisse voir le pécheur que la flamme enveloppe. » Nous dirions dans le même sens : qu’elle dérobe à la vue.

26-8. Conseiller frauduleux.

26-9. Stace raconte, dans son poème, que les corps des deux frères ayant été mis sur un même bûcher, la flamme se divisa, comme si leur haine avait encore duré après la mort (Thébaïde, XII, 430 et 431.)

26-10. Tous deux grands artisans de fraude.

26-11. Le cheval de bois, introduit par les Grecs dans Troie, et qui fut cause de sa perte, fut aussi celle de la venue d’Énée en Italie, et ainsi les Romains lui durent leur origine.

26-12. Un oracle ayant déclaré que jamais Troie ne serait prise sans Achille, Ulysse parvint à le séparer de Déidamie, en lui cachant que le même oracle annonçait qu’il mourrait devant cette ville.

26-13. Le Palladium était, comme on sait, une statue de Minerve, à laquelle étaient attachées les destinées de Troie. Ulysse et Diomède ayant pénétré de nuit dans le temple où elle était gardée, l’enlevèrent, après avoir tué les gardiens.

26-14. L’Énéide.

26-15. Près du mont Circio ou Circello, situé entre Gaëte et le cap d’Antium.

26-16. Du nom de sa nourrice, qui y fut ensevelie.

26-17. Il y a ici un souvenir d’Horace.

Qui… multorum providus urbes……
Et mores hominum inspexit ; latumque per aequor,
Dum sibi, dum sociis reditum parat, aspera multa
Pertulit,

dit le poète latin, en parlant d’Ulysse. (Épîtres, liv. I, ép. 2.)

26-18. Aujourd’hui Ceuta.

26-19. « Vous, à qui désormais il reste si peu de temps à vivre, ne refusez pas de voir et de connaître cette partie du monde que le soleil éclaire après s’être couché pour nous. » Les anciens la croyaient inhabitée.


CHANT VINGT-SEPTIÈME

1. Déjà la flamme droite et en repos avait cessé de parler, et s’éloignait de nous, avec la permission du doux Poëte,

2. Lorsqu’une autre, qui venait derrière, attira mes regards par un son confus qui sortait de sa cime.

3. Comme le taureau de Sicile qui premièrement, et ce fut justice, mugit les plaintes de celui dont la lime l’avait fabriqué [1],

4. Transformait la voix du tourmenté en mugissements, de sorte que, quoique d’airain, il semblait ressentir la douleur ;

5. Ainsi, au commencement, ne trouvant dans le feu ni voie ni ouverture, les paroles douloureuses s’y changeaient en son propre langage [2].

6. Mais, lorsque montant elles eurent pris leur route par la pointe, qui leur imprimait, au passage, les mêmes vibrations qu’auparavant la langue,

7. Nous entendîmes ces mots : « O toi, à qui ma voix s’adresse, et qui parlais tout à l’heure lombard, disant : — Maintenant, va ! de toi je ne désire rien de plus.

8. « Quoique un peu tard peut-être je sois venu, qu’il ne te déplaise de t’arrêter et de parler avec moi ; vois, à moi cela ne déplaît, et je brûle.

9. « Si récemment dans ce monde aveugle tu es tombé de cette douce terre latine, d’où j’ai apporté toute ma coulpe,

10. « Dis-moi si les Romagnols ont la paix ou la guerre ; car je fus des monts, là, entre Urbino et la montagne d’où sort le Tibre [3]. »

11. J’étais encore baissé et regardais en bas, lorsque mon Guide me toucha le côté, disant : « Parle, toi ; celui-ci est Latin. ».

12. Et moi, qui avais déjà la réponse prête, sans retard je commençai de parler : — O âme là-dessous cachée,

13. La Romagne n’est ni ne fut jamais sans guerre dans le cœur de ses tyrans ; mais d’ouverte, aucune n’y ai-je laissée.

14. Ravenne est ce qu’elle a été depuis maintes années ; là couve l’aigle de Polenta [4], recouvrant Cervia de ses ailes.

15. La cité [5] qui jadis soutint la longue épreuve, et de Français fit un monceau sanglant, est toujours sous les pattes vertes [6] ;

16. Et le vieux Mastino, et le nouveau de Verrucchio [7], si cruels envers Montagna [8], enfoncent encore les dents où ils les enfonçaient.

17. La ville de Lamone et celle de Santerno [9] régit le lionceau du nid blanc [10], qui change de parti de l’été à l’hiver.

18. Et celle dont le Savio baigne le flanc [11], comme entre la plaine et le mont elle est sise, vit entre la tyrannie et la liberté.

19. Maintenant je te prie de nous dire qui tu es ; ne sois pas plus dur que d’autres ne l’ont été, et que ton nom se conserve dans le monde !

20. Après qu’à sa manière le feu eut un peu murmuré, la pointe aiguë d’ici et de là se mut, puis émit ce souffle :

21 « Si je croyais répondre à quelqu’un qui dût jamais retourner dans le monde, cette flamme cesserait de se mouvoir.

22. « Mais puisque jamais, si ce qu’on dit est vrai, nul ne retourna vivant de ces profondeurs, sans crainte d’infamie je te réponds.

23. « Je fus homme d’armes, et puis cordelier, croyant, en me ceignant ainsi, expier mes fautes, et certes il en aurait été entièrement comme je le croyais,

24. « N’eût-ce été le grand Prêtre [12], à qui mal en prenne, qui me replongea dans mes premiers méfaits : comment et pourquoi, je veux que tu l’entendes.

25. « Pendant que je fus la forme d’os et de chair que ma mère me donna, mes œuvres ne furent pas d’un lion, mais d’un renard.

26. « Les sourdes pratiques et les voies couvertes, je les sus toutes, tellement que le bruit en parvint jusqu’au bout de la terre.

27. « Quand je fus arrivé à ce point de mon âge, où chacun devrait abaisser les voiles et serrer les cordages,

28. « Ce qui premièrement me plaisait, alors me pesa ; repentant et confès je me fis : et bien, hélas ! m’en serais-je trouvé, pauvre misérable !

29. « Le prince des nouveaux Pharisiens avait la guerre près de Latran [13], et ni avec les Sarrasins, ni avec les Juifs :

30. « Étaient chrétiens tous ses ennemis, et aucun n’avait aidé à prendre Acre, ou trafiqué dans la terre du Soudan [14].

31. « Ni l’office suprême, ni les ordres sacrés il ne regarda en soi, non plus qu’en moi le cordon qui jadis amaigrissait [15] ceux qui s’en ceignaient.

32. « Mais comme Constantin manda Sylvestre d’au dedans du Siratti [16], pour guérir sa lèpre, ainsi me manda-t-il comme médecin,

33. « Pour guérir sa fièvre de superbe. Il me demanda conseil, et je me tus, ses paroles me paraissant ivres.

34. « Il reprit : — Que ton cœur ne craigne point ; dès à présent je t’absous. Enseigne-moi comment je jetterai bas Palestrina [17].

35. « Je puis, comme tu sais, ouvrir et fermer le ciel ; car doubles sont les clefs qui point ne furent chères à mon prédécesseur [18].

36. « Alors me poussèrent les graves arguments là où se taire me parut le pis, et je dis : — Père, puisque tu me laves

37. « De ce péché, où je dois maintenant tomber, longue promesse et court effet [19] te fera triompher sur le haut siège. —

38. « Ensuite, quand je fus mort, François me vint chercher ; mais un des anges noirs lui dit : — Ne l’enlève point, ne me fais pas tort ;

39. « En bas, parmi mes serfs, il doit venir, parce qu’il donna le conseil frauduleux, depuis quoi je le tiens aux crins. »

40. « Absous ne peut être qui ne se repent, et à la fois vouloir et se repentir ne se peut, à cause de la contradiction, qui point ne le permet. —

41. « O malheureux ! comme je tressaillis lorsqu’il me prit, disant : — Tu ne pensais pas, peut-être, que je fusse logicien…

42. « Il me porta devant Minos ; et celui-ci, après avoir huit fois roulé sa queue autour de son dos endurci, et se l’être mordue de rage,

43. « Dit : — Ce pécheur est de ceux que le feu dérobe [20]… Par quoi là où tu vois perdu suis-je, et ainsi vêtu, gémissant je vais. »

44. Lorsque de la sorte il eut achevé son dire, la flamme douloureuse s’en alla, agitant et tordant sa flamme aiguë.

45. Mon Guide et moi nous passâmes outre, par-dessus le rocher, jusque sur l’autre arche, qui recouvre la fosse où payent leur dette

Ceux qui, en semant la division, chargent leur âme. NOTES DU CHANT VINGT-SEPTIÈME

27-1. Le taureau d’airain de Phalaris, où le tyran fit brûler l’Athénien Pérille, qui l’avait fabriqué et lui en avait fait don.

27-2. Se confondaient avec le murmure de la flamme elle-même.

27-3. « De cet endroit des monts, situé entré Urbino et la source du Tibre, » c’est-à-dire de Monte-Feltro.

27-4. La famille de Polenta, qui avait un aigle dans ses armoiries, et possédait Ravenne et Cervia.

27-5. Forli. Après un long siège qu’elle soutint contre une armée envoyée par Martin IV, et composée en majeure partie de Français, le comte Guido délit les assiégeants avec un grand carnage.

27-6. « Appartient toujours aux Ordelaffi, » qui avaient pour armes un lion vert.

27-7. Les deux Malatesta, père et fils, seigneurs de Rimini. Ils sont ici appelés Mastini, matins, à cause de leur cruauté, et dits « de Verrucchio, » parce que ce château tut donné par les Riminiens au premier des Malatesta.

27-8. Ils le firent mettre à mort, comme le chef des Gibelins dans le pays.

27-9. Faenza, située près du Lamone, et Imola, près du Santerno.

27-10. Mainardo Pagani, dont les armes étaient un lionceau azur en champ blanc.

27-11. Césène, baignée par le fleuve Savio.

27-12. Boniface VIII.

27-13. Était en guerre avec les Colonne, qui habitaient près de Saint-Jean de Latran.

27-14. Ne s’était joint aux Sarrasins qui assiégeaient Acre, ou ne leur avait vendu des vivres et des armes.

27-15. A cause de l’austérité de leur vie.

27-16. Le pape saint Sylvestre, fuyant la persécution suscitée contre les Chrétiens, s’était caché dans une caverne du mont Siratti, aujourd’hui le mont Saint-Oreste, d’où, suivant la légende, Constantin le fit venir pour guérir sa lèpre.

27-17. L’ancienne Préneste, qui appartenait aux Colonne.

27-18. Célestin V, qui, en abdiquant la papauté dont les doubles clefs sont le symbole, montra qu’il tenait peu à cette haute dignité.

27-19. Beaucoup promettre et tenir peu.

27-20. Dérobe a la vue, cache en les enveloppant.


CHANT VINGT-HUITIÈME

1. Qui, même en prose, et dans un récit plusieurs fois répété, pourrait dire tout ce que je vis de sang et de plaies ?

2. Aucune langue qui ne défaillit, à cause des bornes et de notre idiome, et de l’esprit, trop étroits pour tant contenir.

3. Si on rassemblait tous ceux qui jadis dans la malheureuse terre de Pouille pleurèrent leur sang versé

4. Par les Romains, dans la longue guerre [1] où des dépouilles fut fait un si haut amas d’anneaux [2] comme l’écrit Livius, qui n’erre point ;

5. Et tous ceux qui des blessures ressentirent la douleur en combattant contre Robert Guiscard [3] ; et les autres [4] dont on recueille encore les ossements

6. A Ceperano [5], où chaque Pouillois fut menteur [6], et à Tagliacozzo, où sans armes vainquit le vieil Alard [7] ;

7. Et que l’un montrât ses membres percés, l’autre mutilés, ce ne serait rien près de ce qu’offre d’horrible la neuvième bolge.

8. Nul tonneau, fuyant par la barre ou les douves, n’est aussi troué qu’un damné que je vis, fendu du menton jusque là d’où les vents s’échappent.

9. Entre les jambes pendaient les boyaux : à découvert était la courée [8], et le dégoûtant sac où en excréments se transforme ce qu’on mange.

10. Tandis que sur lui je tenais mes yeux fixés, il me regarda, et avec la main s’ouvrit la poitrine, disant : « Vois comme je me déchire.

11. « Vois comme dépecé est Mahomet : devant moi Ali [9] va pleurant, le visage fendu du menton jusqu’à la chevelure.

12. « Tous ceux qu’ici tu vois furent, de leur vivant, des semeurs de scandale et de schismes ; et pour cela sont-ils fendus de la sorte.

13. « Là derrière est un diable qui cruellement ainsi nous schismatise [10], remettant chacun de nous au tranchant de l’épée,

14. « Lorsque nous avons parcouru le triste circuit les blessures se refermant, avant que nous revenions devant lui.

15. « Mais qui es-tu, toi qui là-haut t’arrêtes sur la roche, peut-être pour retarder le supplice auquel le jugement prononcé sur toi te condamne d’aller ? »

16. « — Ni la mort, répondit mon Maître, ne l’a encore atteint, ni pour être tourmenté aucune coulpe ne l’amène ; mais, afin qu’il en ait une pleine connaissance,

17. « Je dois, moi qui suis mort, le conduire à travers l’Enfer, de cercle en cercle, jusqu’au fond : et cela est aussi vrai qu’il l’est que je te parle. »

18. Il y en eut plus de cent qui, lorsqu’ils l’entendirent, s’arrêtèrent dans la fosse pour me regarder, par l’étonnement distraits de la souffrance.

19. « Or donc, toi qui bientôt peut-être reverras le soleil, dis à fra Dolcin [11] que, s’il ne veut pas promptement me suivre ici,

20. « Il se pourvoie de vivres, de telle sorte que la neige épaisse ne donne pas au Novarais la victoire, autrement peu facile. »

21. Après avoir, pour s’en aller, levé un pied, Mahomet me dit ces paroles ; puis, en avant le posant à terre, il partit.

22. Un autre qui avait le gosier percé, et le nez coupé jusqu’au-dessous des sourcils, et une seule oreille,

23. Et que l’étonnement avait retenu avec les autres pour me regarder, avant les autres ouvrit le tuyau [12] qui de toute part en dehors était rouge,

24. Et dit : « O toi qu’aucune coulpe ne condamne, et que déjà j’ai vu là-haut, dans la terre latine, si ne me trompe une grande ressemblance,

25. « Souviens-toi de Pierre de Medicina [13], si jamais tu revois la douce plaine qui de Verceil à Marcabo décline [14] !

26. « Et aux deux meilleurs de Fano, messer Guido et Angiolello, fais savoir que, si la prévision ici n’est pas vaine,

27. « Ils seront jetés, une pierre au cou, hors de leur vaisseau, près de la Cattolica, par la trahison d’un cruel tyran [15].

28. « Entre l’île de Chypre et celle de Majorque, jamais Neptune ne vit si grand crime commis, ni par des pirates, ni par des gens de l’Argolide.

29. « Ce traître, qui ne voit que d’un œil, et en son pouvoir a la terre, que tel qui est ici avec moi voudrait n’avoir jamais vue,

30. « Les fera venir pour conférer avec lui, puis fera en sorte qu’ils n’aient besoin ni de vœu, ni de prière contre le vent de Focara [16].

31. Et moi à lui : — Si tu veux que de toi là-haut je porte nouvelle, dis-moi quel est celui à qui de cette terre la vue a été amère, et montre-le-moi.

32. Alors il mit la main sur la mâchoire d’un de ses compagnons, et la lui ouvrit, criant : « C’est celui-ci, et il ne parle point :

33. « Ce chassé étouffa le doute en César [17], affirmant que différer nuisait toujours à qui était prêt. »

34. O combien Curion consterné me paraissait, avec la langue coupée dans le gosier, lui qui à parler fut si hardi !

35. Et un autre, mutilé des deux mains, levant les moignons dans l’air obscur, de sorte que le sang lui souilla la face,

36. Cria : « Ressouviens-toi aussi de Mosca [18], qui dit, hélas ! Fin a chose faite ; ce qui, chez les Toscans, fut la mauvaise semence… »

37. J’ajoutai, moi : — Et la mort de ta race… Sur quoi, pleurs sur pleurs versant, il s’en alla comme une personne hors de sens à force de tristesse.

38. Je restai, moi, à regarder la bande, et je vis une chose que seul, sans preuve, je n’oserais raconter,

39. Si ne me rassurait la conscience, cette bonne compagne qui, se sentant pure, sous cette cuirasse rend l’homme courageux.

40. Je vis certainement, et il me semble encore le voir, un buste sans tête aller comme allaient les autres du triste troupeau.

41. Avec la main il tenait, par les cheveux, la tête pendante, en façon de lanterne, et la tête nous regardait et disait : « O moi ! »

42. Il se faisait de soi-même une lampe, et ils étaient deux en un, et un en deux [19]. Comment cela se peut, le sait celui qui ainsi l’ordonne.

43. Quand il fut droit au pied du pont, en haut avec le bras il leva la tête, pour rapprocher de nous ses paroles,

44. Qui furent : « Vois la peine cruelle, toi qui, vivant, vas regardant les morts ; vois s’il en est aucune aussi grande que celle-là.

45. « Et pour que de moi tu portes nouvelle, sache que je suis Bertrand de Bornio [20], celui qui donna au roi Jean les encouragements mauvais.

46. « Je rendis ennemis le père et le fils : d’Absalon et David ne fit pas plus Achitophel par ses méchantes instigations.

47. « Pour avoir divisé des personnes si proches, je porte, malheureux, mon cerveau séparé du principe de sa vie, qui est dans ce tronc.

« Ainsi en moi s’observe le talion. »


NOTES DU CHANT VINGT-HUITIÈME

28-1. La seconde guerre Punique.

28-2. Après la bataille de Cannes.

28-3. Robert Guiscard, frère de Richard, duc de Normandie, chassa les Sarrasins de la Sicile et de la Pouille après de sanglants combats.

28-4. Ceux qui périrent dans la première bataille entre Manfred et Charles d’Anjou.

28-5. Lieu situé sur les confins de la Campagne de Rome, près du Mont-Cassin.

28-6. Manqua de foi au roi Manfred.

28-7. Charles d’Anjou, combattant à Tagliacozzo, château de l’Abruzze ultérieure, contre Conradin, neveu de Manfred, dut la victoire à un conseil que lui donna Alard de Valéri, lequel ainsi « vainquit sans armes. »

28-8. Le mot courée, en italien carata, appartient à notre ancienne langue, et est, encore en usage dans quelques provinces, notamment en Bretagne, où l’on dit : une courée de bœuf, de veau, de mouton, etc., c’est-à-dire le cœur, le foie, les poumons ; en un mot les viscères supérieurs.

28-9. Neveu de Mahomet, dont les sectateurs se séparent des autres musulmans.

28-10. Nous conservons ce mot pittoresque, crée par Dante pour peindre le châtiment des auteurs de schismes. On sait que le mot schisme signifie division, séparation.

28-11. Ermite, qui prêchait la communauté des biens, et des femmes même. Suivi par plus de trois mille hommes, il vécut longtemps de pillage. Réduit enfin à s’enfermer dans les montagnes du Novarais, dépourvu de vivres, et assiégé par les neiges, il fut pris et brûlé avec Marguerite, sa compagne.

28-12. Le tuyau de la gorge ensanglanté au dehors.

28-13. Lieu situé dans le territoire de Bologne.

28-14. A partir de Verceil dans une longueur de plus de deux cents milles, la plaine de la Lombardie va s’abaissant jusqu’à Marcabo, à l’embouchure du Pô.

28-15. Messer Guido del Cassero, et Angiolello de Cignano, engagés par l’abominable tyran de Rimini. Malatesta, à venir conférer avec lui à la Cattolica, château voisin de Rimini, et s’y rendant par mer, furent noyés sur l’ordre de ce monstre de scélératesse.

28-16. Mont situé près de la Cattolica, et d’où sortent des vents si impétueux, qu’ils sont fréquemment pour les mariniers une occasion de vœux et de prières.

28-17. Curion, banni de Rome, décida César, qui hésitait encore, à passer le Rubicon.

28-18. De la famille des Uberti, d’autres disent des Lamberti. Buondelmonte des Buondelmonti, séduit par les flatteries d’une femme de la famille des Donati, épousa sa fille, manquant ainsi à l’engagement qu’il avait pris d’en épouser une autre de la famille des Amidei. Ceux-ci le firent tuer pour venger cet affront, et ce fut Mosca qui conseilla et exécuta le meurtre. Il y décida les Amidei par cette espèce de dicton que Dante rappelle : Capo ha cosa fatta. « Fin a chose faite, » Ce meurtre « chez les Toscans fut la mauvaise semence, » c’est-à-dire la semence des discordes civiles qui bientôt après désolèrent Florence divisée en deux partis, le parti Guelfe et le parti Gibelin.

28-19. Deux en un, parce que les deux parties séparées ne faisaient qu’un homme : un en deux, parce que cet homme unique était séparé en deux parties.

28-20. Gouverneur de Jean, fils de Henri, roi d’Angleterre ; pendant le séjour de ce jeune prince à la cour de France, il le poussa à se soulever contre son père.


CHANT VINGT-NEUVIÈME

1. La gent nombreuse et les plaies diverses avaient tellement enivré mes yeux, que vivement je désirais m’arrêter pour pleurer ;

2. Mais Virgile me dit : « Que regardes-tu ? Pourquoi tant, là en bas, ta vue se fixe-t-elle sur les tristes ombres mutilées ?

3. « Tu n’as pas ainsi fait dans les autres bolges. Si tu crois les compter, pense que vingt-deux mille tournent dans la vallée.

4. « Déjà la lune est sous nos pieds : peu reste désormais du temps qui nous est accordé, et autre chose, que tu ne vois pas, est à voir encore. »

5. — Si tu avais, répondis-je aussitôt, considéré pourquoi je regardais, peut-être m’aurais-tu pardonné de m’arrêter.

6. Cependant il s’en allait, et derrière lui j’allais, ainsi répondant au Guide, et ajoutant : — Dans cette cave,

7. Où si attaché je tenais mes yeux, je crois qu’un esprit de mon sang pleure la coulpe, qui là coûte si cher.

8. Lors le Maître dit : « Ne fatigue point de lui plus longtemps ta pensée [1] ; porte sur un autre ton attention, et laisse-le là ;

9. « Car, au pied du pont, je l’ai vu te montrer, et fortement te menacer du doigt, et je l’ai ouï nommer Geri del Bello [2].

10. « Tu étais lors si occupé de celui qui eut en garde Altaforte [3], que de ce côté tu ne regardas point, jusqu’à ce qu’il fut parti. »

11. — O Maître, dis-je, sa mort violente [4], non encore vengée par quelqu’un de ceux qui en partagent la honte,

12. L’a courroucé ; à cause de cela, je présume, il s’en est allé sans me parler : et ce faisant, il m’a pour lui rendu plus pitoyable.

13. Ainsi discourûmes-nous jusqu’au premier lieu où, du haut de la roche, on découvrirait l’autre vallée jusqu’au fond, s’il y avait plus de lumière.

14. Quand nous fûmes au-dessus du dernier cloître du Malebolge, de sorte que ses convers notre vue pouvait discerner,

15. Des cris divers et lamentables me frappèrent comme des traits dont la pointe blessait de pitié ; par quoi, avec les mains je me couvris les oreilles.

16. Telle que serait la douleur, si des hôpitaux de Valdichiana [5], entre juillet et septembre, et de la Maremme, et de la Sardaigne, les maux

17. En une seule fosse étaient tous rassemblés, telle elle était là ; et il s’en exhalait une puanteur semblable à celle des membres pourris.

18. Nous descendîmes sur le dernier bord du long rocher, à main gauche, et alors ma vue pénétra

19. Plus avant vers le fond, où, ministre du haut Seigneur, l’infaillible justice punit les falsificateurs, que là elle registre [6].

20. Je ne crois pas que plus triste à voir ait été, en Égine [7], le peuple tout entier malade, — quand l’air devint si pernicieux,

21. Que les animaux, jusqu’au plus petit ver, périrent, et qu’ensuite, comme les poëtes le tiennent pour certain, l’antique population

22. Se reproduisit de la semence de fourmis, — que triste était de voir, dans cette obscure vallée, languir les esprits, amoncelés çà et là.

23. Tel sur le ventre, tel sur les épaules d’un autre gisait, et tel à quatre pattes se traînait par le triste sentier.

24. Pas à pas ils allaient sans parler, regardant et écoutant les malades qui ne pouvaient se lever.

25. J’en vis deux assis, appuyés l’un contre l’autre, comme s’appuient des bassines à tenir chaud, et, de la tête aux pieds, souillés de croûtes.

26. Jamais je ne vis valet que son maître attend, ou celui qui mal volontiers veille, mouvoir l’étrille

27. Aussi vite que chacun de ceux-là mouvait sur soi le tranchant de ses ongles, à cause de la rage du prurit devenu insupportable :

28. Et les ongles en bas raclaient la gale, comme le couteau les écailles du scardove, ou d’un autre poisson qui en ait de plus larges.

29. « O toi ! dit mon Maître à l’un d’eux, qui te déchires avec les doigts, et parfois en fais des tenailles,

30. « Dis-nous si parmi ceux d’ici dedans est quelque Latin ; et que les ongles éternellement te suffisent à ce travail ! »

31. « — Nous sommes Latins, nous deux que tu vois si déformés, répondit l’un d’eux en pleurant. Mais toi, qui es-tu, qui t’enquiers de nous ? »

32. « — Je suis un qui descend de précipice en précipice, avec ce vivant, pour lui montrer l’Enfer. »

33. Alors, cessant de se prêter un mutuel appui, chacun d’eux, tremblant, se tourna vers moi, avec les autres vers qui la voix avait rebondi.

34. Tout près de moi le bon Maître s’approcha, disant : « Demande-leur ce que tu voudras. » Et lorsqu’il se fut retourné, je commençai :

35. — Que votre souvenir, dans le premier monde, ne s’envole point de la mémoire des hommes, mais qu’il y vive durant maintes années !

36. Dites-moi qui vous êtes et de quelle nation : ne craignez point, à cause de votre peine hideuse et dégoûtante, de vous découvrir à moi.

37. « Je fus d’Arezzo, répondit l’un d’eux [8], et Alberto de Sienne me livra au feu ; mais ce pourquoi je mourus, n’est pas ce qui m’a conduit ici.

38. « Bien est-il vrai que je lui dis, par manière de jeu, que je pouvais m’enlever dans l’air en volant ; et lui, qui avait beaucoup de désir et peu de sens,

39. « Voulut que je lui montrasse cet art ; et seulement parce que de lui je ne fis pas Dédale, il me fit brûler par tel qui le tenait pour son fils.

40. « Mais à la dernière des dix bolges, à cause de l’alchimie que je pratiquai dans le monde, me condamna Minos, qui ne saurait se tromper. »

41. Et moi, je dis au Poëte : — Fut-il jamais gens si vains que ceux de Sienne ? Certes, à beaucoup près, ne le sont autant les Français.

42. Sur quoi, l’autre lépreux, qui m’entendit, répondit à mon dire : « Hors le Stricca, qui sut modérer ses dépenses [9],

43. « Et Niccolò, qui le premier inventa la riche coutume [10] du girofle, dans le jardin [11] où une pareille semence aisément prend racine ;

44. « Et hors la bande parmi laquelle Caccia d’Ascanio [12] dissipa vignes et bois, et l’Abbagliato [13] montra ce qu’il avait de sens,

45. « Mais pour que tu saches qui est celui qui ainsi contre les Siennois te seconde, aiguise ta vue de façon que mon visage clairement te réponde ;

46. « Tu verras que je suis l’ombre de Capocchio [14], qui par alchimie falsifiai les métaux, et, si bien je te remets, tu dois te souvenir

« Combien de la nature je fus bon singe [15].


NOTES DU CHANT VINGT-NEUVIÈME

29-1. On peut aussi traduire : « Ne t’apitoie pas plus longtemps sur lui. »

29-2. Frère, ou, selon d’autres, fils de Messer Cione Alighieri, homme de méchante vie et instigateur de querelles.

29-3. Forteresse donnée en garde à Bertrand de Bornio par le roi Jean.

29-4. Il fut tué par un Sachetti.

29-5. La Valdichiana, ainsi nommée à cause de la Chiana qui la traverse, est située entre Arezzo, Cortone, Chiusi et Montepulciano. La fièvre des marais y fait de grands ravages vers la fin de l’été, comme dans la Maremme et dans une partie de la Sardaigne.

29-6. Alchimistes et faux-monnayeurs.

29-7. Petite île voisine du Péloponèse. Au temps d’Éaque, une peste, causée par l’infection de l’air, y fit périr tous les hommes et tous les animaux. Selon la Fable, Jupiter, à la prière d’Éaque, transforma en homme les fourmis d’Égine ; d’où vint que les nouveaux habitants de cette île furent appelés Myrmidons.

29-8. On dit que celui-ci est l’alchimiste Griffolino, qui se vantait d’avoir le secret de voler dans l’air. Il promit de l’enseigner à un Siennois nommé Alberto, qui le crut d’abord, et qui ensuite, s’étant aperçu de la tromperie, l’accusa devant l’évêque de Sienne, lequel tenait Alberto pour son fils : et l’évêque fit brûler Griffolino comme magicien.

29-9. Ceci est dit ironiquement. Ce Stricca avait dissipé tout son bien.

29-10. La riche coutume était alors une expression consacrée pour désigner le girofle et les autres épices dont les riches usaient dans l’apprêt des mets, et particulièrement des perdrix, des faisans, etc.

29-11. La ville de Sienne.

29-12. Jeune Siennois qui dissipa toute sa fortune en folles dépenses. Ascanio est un château au-dessus de Sienne.

29-13. On ignore quel était cet Abbagliato.

29-14. Siennois qui avait étudié la philosophie naturelle avec Dante, et s’était ensuite appliqué à l’art de falsifier les métaux.

29-15. « Avec quelle perfection j’imitais la nature. »

CHANT TRENTIÈME

1. Au temps où, à cause de Sémélé [1], Junon était irritée contre le sang thébain, comme plusieurs fois elle le fit voir,

2. Adamante si fou devint [2], que voyant sa femme aller, portant ses deux fils, un sur chaque bras,

5. Il s’écria : « Tendons les rets, pour prendre au passage la lionne et les deux lionceaux ; » puis, allongeant ses ongles impitoyables,

4. Il saisit l’un d’eux, qui avait nom Léarque, et, le faisant tournoyer, le broya contre une pierre ; et celle-là, chargée de l’autre, se noya [3].

5. Et quand la fortune abaissa l’orgueil des Troyens, qui tout osait, de sorte que royaume et roi ensemble s’évanouirent,

6. Hécube triste, misérable et captive, lorsqu’elle eut vu Polixène morte, et que, sur le rivage de la mer,

7. Elle fit de son Polydore la funeste rencontre [4], forcenée, elle aboya comme un chien, tant la douleur lui tordit l’esprit.

8. Mais ni à Thèbes, ni à Troie, jamais en aucun on ne vit autant de furie, ni si cruelle à déchirer, non des membres humains, mais des animaux même,

9. Que j’en vis en deux ombres pâles et nues qui, en se mordant couraient, comme le porc lorsqu’on ouvre l’étable.

10. L’une se jeta sur Capocchio, et au nœud du cou enfonçant les dents, elle le tira de manière qu’elle lui fit gratter le ventre contre le fond solide.

11. Et l’Arétin [5], qui demeura tremblant, me dit : « Ce follet [6] est Gianni Schicchi [7], qui, dans sa rage, va ainsi accoutrant les autres. »

12. — Oh ! lui dis-je, que sur toi il ne mette point la dent [8], et qu’à fatigue il ne te soit pas de me dire qui est l’autre, avant qu’il parte d’ici.

13. Et lui à moi : « C’est l’antique âme de l’exécrable Myrrha [9], qui, hors du légitime amour, devint l’amie de son père.

14. « A pécher ainsi avec lui elle parvint, en simulant la forme d’autrui, comme l’autre qui s’en va là osa,

15. « Pour gagner la Dame du troupeau, falsifier en soi Buoso Donati, testant, et mettant le testament en règle. »

16. Et après qu’eurent passé les deux enragés, sur lesquels j’avais l’œil fixé, je tournai mes regards vers les autres mal nés.

17. J’en vis un qui aurait eu la forme du luth, si l’âme eût été tronquée à l’endroit où l’homme se bifurque.

18. La lourde hydropisie, qui, avec l’humeur que mal elle convertit, disproportionne tellement les membres que le visage au ventre point ne répond,

19. Lui faisait tenir les lèvres ouvertes, comme fait l’étique, qui de soif abaisse l’une vers le menton et relève l’autre.

20. « O vous qui, sans aucune souffrance (et je ne sais pourquoi), êtes dans le monde désolé, nous dit-il, regardez et considérez la misère de maître Adam [10].

21. « Vivant, j’eus à profusion ce que je voulais, et maintenant, malheureux, une goutte d’eau je désire !

22. « Les ruisselets qui, des vertes collines du Casentin, descendent dans l’Arno, mollement sur leur lit roulant leurs fraîches ondes,

23. « Toujours sont devant moi, et non en vain, leur image m’altérant beaucoup plus que le mal qui décharne mon visage.

24. « La sévère Justice, qui me fustige, pour moi fait sourdre, du lieu où je péchai, une plus abondante source de soupirs.

25. « Là est Romena, où je falsifiai le métal à l’effigie de Baptiste [11], ce pourquoi j’ai là-haut laissé mon corps brûlé.

26. « Mais si j’eusse vu ici la misérable âme de Guido, ou d’Alexandre [12], ou de leur frère, pour la fontaine de Branda [13] je n’en donnerais pas la vue.

27. « Ici dedans est déjà l’un d’eux, si les ombres enragées qui vont autour disent vrai. Mais que me sert, à moi qui ai les membres liés ?

28. « Si j’étais seulement encore assez léger pour, en cent ans, avancer d’un pas, je me serais déjà mis en route

29. « Pour le chercher parmi la gent hideuse, quoique onze milles de circuit ait la bolge, et de largeur pas moins de la moitié.

30. « Pour eux suis-je dans une telle famille : ils m’induisirent à frapper les florins qui avaient trois carats d’alliage. »

31. Et moi à lui : — Qui sont les deux malheureux qui fument, comme en hiver une main mouillée, et gisent serrés l’un contre l’autre, à ta droite ?

32. « Ici les trouvai-je, répondit-il, quand je tombai dans cette sentine, et depuis ils n’ont bougé, ni, je crois, ne bougeront éternellement.

33. « L’une est celle qui accusa faussement Joseph [14] ; l’autre est Sinon [15], le Grec fourbe de Troie : une fièvre ardente fait que d’eux sort cette fumée infecte. »

34. Et l’un d’eux, qui peut-être fut chagrin de s’entendre nommer si honteusement, du poing lui frappa la dure panse.

35. Celle-ci sonna comme un tambour ; et avec la main maître Adam lui frappa le visage, qui ne parut pas moins dur,

36. Lui disant : « Quoique je ne puisse remuer mes membres à cause de leur poids, j’ai le bras dispos pour une telle besogne. »

37. A quoi l’autre répondit : « En allant au feu, tu ne l’avais pas si agile ; mais oui bien, et plus, quand tu battais monnaie. »

38. Et l’hydropique : « Tu dis vrai en cela ; mais tu ne fus pas si véridique, lorsqu’à Troie on requit de toi la vérité. »

39. « — Si mon dire fut faux, tu as, toi, falsifié la monnaie, dit Sinon, et je suis ici pour une seule faute, et toi pour plus qu’aucun autre démon. »

40. « — Souviens-toi du cheval, parjure ! répondit celui qui avait le ventre enflé ; et qu’à tourment te soit que tout le monde sache ton crime !

41. « — Et qu’à toi, dit le Grec, à tourment soit la soif dont te crève la langue, et l’eau pourrie qui fait de ton ventre une haie devant tes yeux ! »

42. Alors le monnayeur : « Ta bouche, comme d’ordinaire, se disloque pour mal dire : que si j’ai soif, et que d’eau je sois gonflé,

43. « Tu as, toi, la fièvre qui te brûle, et le mal de tête ; et pour t’inviter à lécher le miroir de Narcisse [16], point ne faudrait beaucoup de paroles. »

44. J’étais tout entier appliqué à les écouter, quand mon Maître me dit : « Regarde donc [17] ! à peu tient que contre toi je ne me fâche. »

45. Lorsque avec colère j’entendis mon Maître me parler, je me tournai vers lui si honteux, qu’encore en ai-je le souvenir présent.

46. Et comme celui qui songe quelque sien dommage, et songeant souhaite que ce ne soit qu’un songe, de sorte qu’il désire ce qui est, comme s’il n’était pas,

47. Ainsi, ne pouvant parler, je désirais m’excuser, et je m’excusais réellement, et ne croyais pas que je le fisse.

48. « Moins de honte, dit le Maître, lave une faute plus grande que la tienne ; secoue donc toute tristesse !

49. « Et s’il advient de nouveau que, parmi des gens qui aient de tels débats, la fortune te conduise, pense que toujours je suis près de toi.

« Vouloir ouïr cela est un bas vouloir. »


NOTES DU CHANT TRENTIÈME

30-1. Jeune Thébaine aimée de Jupiter, qui eut d’elle Bacchus.

30-2. Dans sa haine contre les Thébains, Junon frappa de folie furieuse Adamante, roi de Thèbes, de sorte que, rencontrant sa femme Iné qui portait dans ses bras ses deux jeunes fils, Léarque et Mélicerte, il la prit pour une lionne, et s’écria : « Tendons les rets, etc. »

30-3. Se jeta dans la mer où elle se noya.

30-4. Lorsque, après le sac de Troie, Hécube était conduite en captivité dans la Grèce, elle rencontra sur les rivages de la Thrace le corps de son fils Polydore, que Polymnestor avait tué ; et, à cet aspect, saisie d’une douleur forcenée, elle poussa des cris lamentables que le Poëte compare aux aboiements d’un chien. Une expression de Juvénal pourrait faire croire que, selon la Fable, elle fut en effet métamorphosée en chienne :

Torva canino
Latravit rictu,


dit-il, Satire X, fin vers.

30-5. Griffolino, d’Arezzo.

30-6. « Ce furieux. » Les follets étaient des esprits qu’on croyait répandus dans l’air.

30-7. Gianni Schicchi, Florentin, fameux par son talent de contrefaire les personnes. Buoso Donati étant mort sans laisser de testament, ce qui privait d’une partie de ses biens son lits Simon Donati, celui-ci pria Schicchi de se mettre au lit, d’y contrefaire Buoso malade, et de dicter un testament en sa faveur. Schicchi y consentit, mais à la condition de se léguer à lui-même une jument blanche, appelée la donna della torma, la Dame, la Peine du troupeau.

30-8. Formule appréciative dont on a déjà vu des exemples : c’est le sic des Latins.

30-9. Fille de Cinyre, roi de Chypre, Etant devenue amoureuse de son père, elle parvint, en se déguisant, à satisfaire sa passion criminelle.

30-10. Brescian, qui, à la prière des comtes de Romena, lieu situé près des collines du Casentino falsifia la monnaie, et pour ce crime fut brûlé vif.

30-11. Le florin d’or, qui portait l’effigie de saint Jean-Baptiste, patron de Florence, et sur l’autre une fleur de lis. De fiore, est venu le nom de fiorino, florin.

30-12. Comtes de Romena ; on dit que leur frère s’appelait Aghinolfo.

30-13. C’est-à-dire « pour la joie de me désaltérer à la fontaine de Branda. » C’était une fontaine de Sienne, célèbre pour l’abondance et la limpidité de ses eaux.

30-14. La femme de Putiphar.

30-15. Celui qui, trompant les Troyens par ses parjures, fut cause de la perte de Troie.

30-16. L’eau où Narcisse, voyant son image, devint amoureux de lui-même.

30-17. « Continue de regarder, sans perdre le temps à écouter ceux-là. »


CHANT TRENTE-UNIÈME

1. Une même langue d’abord me mordit, de manière que rougirent l’une et l’autre joue, et ensuite m’appliqua le remède.

2. Ainsi ai-je ouï dire que la lance d’Achille et de son père [1], tour à tour était cause de tristesse et de joie.

3. Nous tournâmes le dos à ce val de misère, traversant, en silence, par-dessus la berge qui tout autour le ceint.

4. Là, il n’était ni nuit ni jour, de sorte qu’en avant peu s’étendait la vue ; mais j’entendis un cor sonner si fortement,

5. Que le bruit du tonnerre il aurait étouffé : et à l’encontre du son, je dirigeai mes regards vers le lieu d’où il venait.

6. Après la déroute douloureuse [2], quand de Charlemagne fut ruinée la sainte entreprise, si terriblement ne sonna pas Roland.

7. A peine de ce côté eus-je tourné la tête, qu’il me sembla voir plusieurs hautes tours, sur quoi : — Maître, dis-je, quelle terre est-ce là ?

8. Et lui à moi : « Parce que trop d’espace parcourt la vue à travers les ténèbres, tu te méprends ensuite en ce que tu imagines.

9. « Si tu approches, tu verras combien les sens nous trompent de loin ; cependant hâte-toi un peu plus ! »

10. Puis affectueusement il me prit par la main, et dit : « Avant que plus près nous soyons, pour que le fait te paraisse moins étrange,

11. « Sache que ce ne sont point des tours, mais des géants, et, autour de la berge, tous sont dans le puits, du nombril en bas. »

12. Comme, lorsque le brouillard se dissipe, le regard peu à peu distingue ce que celait la vapeur qui trouble l’atmosphère,

13. Ainsi perçant l’air épais et obscur, et m’approchant de plus en plus du bord, l’erreur fuit de moi, et en moi s’augmenta la peur.

14. Car, comme au-dessus de sa ronde enceinte, Montereggione [3] se couronne de tours ; ainsi, sur le rivage qui entoure le puits,

15. S’élevaient comme des tours les horribles géants, que du ciel encore Jupiter menace quand il tonne.

16. De quelques-uns, déjà je découvrais la face, les épaules, la poitrine, une grande partie du ventre, et les deux bras pendants le long des côtes.

17. Quand la nature abandonna l’art de former des animaux pareils, elle fit bien, certes, afin d’ôter à Mars de tels exécuteurs ;

18. Et si des éléphants et des baleines elle ne se repent, qui bien y regarde plus en cela la juge et juste et prudente ;

19. Car, lorsque le raisonnement de l’esprit [4] se joint au mauvais vouloir et à la force, nulle défense pour personne.

20. Sa face paraissait longue et large comme la pomme de pin de Saint-Pierre à Rome [5] et les autres os étaient en proportion ;

21. De sorte que la portion laissée à découvert par le bord, qui le ceignait du milieu en bas, était d’une hauteur telle, que d’atteindre jusqu’à la chevelure

22. Trois Frisons se vanteraient vainement ; puisque j’en voyais trente grandes palmes, d’en bas à l’endroit où s’agrafe le manteau.

23. « Raphegi, mai, amech, irabi almi [6], » commença de crier la bouche cruelle, à laquelle point ne convenaient de plus doux cantiques.

24. Et le Guide à lui : « Ame stupide [7], tiens-t’en au cor, et soulage-toi avec, quand t’étouffe la colère ou une autre passion.

25. « Cherche à ton cou, tu trouveras la courroie à laquelle il est lié, âme honteuse, et vois-le en travers de ta large poitrine ! »

26. Puis il me dit : « Il s’accuse lui-même. Celui-ci est Nembrod, par la mauvaise pensée [8] duquel point ne s’use d’une seule langue dans le monde.

27. « Laissons-le là, et ne parlons pas en vain ; car à lui tout langage est ce qu’aux autres est le sien, que nul ne connaît. »

28. Nous poursuivîmes donc notre voyage, tournant à gauche, et, à un trait d’arbalète, nous en trouvâmes un autre beaucoup plus farouche et plus grand.

29. Quel fut le maître qui le ceignit je ne saurais le dire ; mais, le bras gauche derrière, et le droit devant, il l’avait ceint

30. D’une chaîne qui le tenait lié du cou en bas, autour du corps à découvert [9] se repliant cinq fois.

31. « Ce superbe voulut essayer sa force contre le grand Jupiter, dit mon Guide, et il en a ce qu’il méritait.

32. « Son nom est Éphialtes, et il fit son épreuve quand les Géants effrayèrent les Dieux : les bras qu’il agita plus jamais ne se mouveront. »

33. Et moi à lui : — S’il se peut, je voudrais que mes yeux vissent l’énorme Briarée.

34. Il me répondit : « Près d’ici tu verras Antée ; il parle, et n’est pas lié, et nous portera dans le fond de tout mal [10].

35. « Celui que tu veux voir est là plus loin ; il est lié comme celui-ci, et lui ressemble, excepté que de visage il paraît plus féroce. »

36. Jamais ne fut de tremblement de terre si terrible, ni qui secouât si fortement une tour, que soudainement Éphialtes se secoua.

37. Plus que jamais je craignis la mort, et jamais plus n’eût-elle été à craindre, si je n’avais vu les liens.

38. Nous avançâmes et vînmes à Antée, qui bien de cinq brasses, sans la tête, s’élevait au-dessus de la caverne.

39. « O toi qui, dans la vallée fortunée à laquelle Scipion acquit un héritage de gloire, lorsque Annibal fuit avec les siens [11],

40. « Apportas en butin plus de mille lions ; toi de qui l’on paraît croire encore que si, avec tes frères, tu eusses été à la haute guerre [12],

41. « Les fils de la terre auraient vaincu ; porte-nous en bas (et qu’à dégoût cela ne te soit pas !), là où le froid durcit le Cocyte.

42. « Ne nous oblige point d’aller à Titius ou à Tiphus [13] : celui-ci peut donner ce qu’ici l’on désire [14] ; baisse-toi donc, et ne détourne point la tête.

43. « Il peut renouveler ton souvenir dans le monde, car il vit, et attend une vie longue encore, si la grâce, avant le temps, ne l’appelle à soi [15]. »

44. Ainsi dit le Maître ; et celui-là, en hâte, vers mon Guide qu’elles saisirent, étendit les mains dont Hercule sentit la forte étreinte.

45. Virgile, lorsqu’il se sentit saisir, me dit : « Approche-toi, que je te prenne ! » Puis il fit en sorte que lui et moi ne fussions qu’un seul faix [16].

46. Telle que la Carisenda [17], à qui la regarde de dessous le côté où elle incline, paraît, quand un nuage passe sur elle, pencher en sens contraire,

47. Tel me parut Antée. J’attendais de le voir incliner, et il y eut tel moment où j’aurais voulu aller par un autre chemin.

48. Mais, légèrement, au fond qui dévore Lucifer et Judas [18] il nous déposa ; et ainsi baissé il ne resta point,

Mais comme le mât d’un navire il se releva.


NOTES DU CHANT TRENTE-UNIÈME

31-1. Les poètes disent que la lance d’Achille, laquelle avait auparavant appartenu a son père Pélée, avait la vertu de guérir les blessures qu’elle avait faites.

31-2. La défaite de Roncevaux.

31-3. Château qui appartenait aux Siennois.

31-4. Lequel manque aux baleines et aux éléphants, ce pourquoi la nature put, justement et prudemment, les laisser subsister.

31-5. La grosse pomme de pin en bronze, autrefois, placée sur la môle d’Adrien, et transférée de là sur le campanile de Saint-Pierre de Rome, d’où, renversée par le tonnerre, on la transporta dans le jardin du Vatican, près du corridor du Belvédère, où on la voit encore aujourd’hui.

31-6. D’autres écrivent ainsi ces mots qui n’ont aucun sens : Rafel mai amech zabè almié.

31-7. Dante suppose que Dieu troubla l’esprit de Nembrod, lorsqu’il entreprit d’élever une tour jusqu’au ciel. Il lui dit de laisser sa langue inintelligible, et de s’en tenir à donner du cor ; et comme le géant semble ne savoir où le prendre. Virgile l’avertit qu’il trouvera à son cou la courroie par laquelle il est suspendu en travers de sa large poitrine.

31-8. Coto. Les interprètes assignent divers sens, tous plus ou moins subtils, à ce mot. Le plus simple nous a paru le plus vrai.

31-9. Autour de la partie du corps qui était à découvert, c’est-à-dire du buste.

31-10. Dans le fond de l’Enfer.

31-11. Lucain, dans son poème, feint que le lieu où Scipion vainquit Annibal, était autrefois le royaume d’Antée.

31-12. Lorsque les géants tentèrent d’escalader le Ciel.

31-13. Deux autres géants.

31-14. On a déjà pu remarquer, plusieurs fois, que Dante suppose dans presque tous les morts, le désir d’être rappelé à la mémoire des vivants.

31-15. Si Dieu, par grâce, n’abrège le temps de son pèlerinage terrestre pour l’appeler à soi.

31-16. Qu’Antée pût les embrasser tous deux ensemble.

31-17. La Carisenda ou Garisenda est une tour de Bologne, ainsi appelée du nom de celui qui la fit bâtir. Elle est fortement inclinée, de sorte qu’à celui qui, d’en bas, du côte où elle penche, verrait un nuage passer au-dessus d’elle, le nuage paraîtrait immobile, et la tour se mouvoir, par conséquent pencher en sens contraire.

31-18. Neuvième cercle divisé en quatre autres enceintes circulaires.


CHANT TRENTE-DEUXIÈME

1. Si j’avais des rimes [1] âpres et rauques, comme il conviendrait à l’affreux trou sur lequel s’appuient tous les autres cercles,

2. Plus pleinement j’exprimerais le suc de ma pensée ; mais n’en ayant pas, non sans crainte je me hasarde dans mon récit :

3. Car entreprendre de décrire le fond de tout l’univers, point n’est-ce un jeu, ni d’une langue qui balbutie mamma et babbo [2].

4. Mais qu’aident mon vers celles [3] qui aidèrent Amphion à clore Thèbes, de sorte que du fait le dire ne diffère pas.

5. O vous, la lie du peuple maudit, qui êtes dans le lieu dont il est douloureux de parler, mieux vous aurait valu être ici ou brebis, ou chèvres.

6. Lorsque nous fûmes dans le sombre puits, plus bas de beaucoup que les pieds du Géant [4] et lorsque encore je regardais les hautes murailles,

7. J’entendis qu’on me disait : « Prends garde comment tu passes, et à ne point fouler les têtes des pauvres misérables frères [5]. »

8. M’étant retourné, je vis devant moi, au-dessous de mes pieds, un lac qui, à cause du gel, ressemblait plus à du verre qu’à de l’eau.

9. Ni le Danube chez les Autrichiens, ni le Tanaïs, sous le froid ciel, ne cachent en hiver leur cours sous un voile aussi épais,

10. Qu’épaisse était la croûte de ce lac : dessus serait tombé le Tambernicchi [6], ou la Pietrapana [7], que les bords mêmes n’auraient pas craqué.

11. Et comme pour coasser se tient la grenouille, le museau hors de l’eau, alors que souvent la villageoise songe qu’elle glane,

12. Livides jusque-là où se peint la honte, étaient les ombres dolentes dans la glace, claquant des dents comme craquètent les cigognes.

13. Chacune tenait le visage baissé : la bouche, du froid, et les yeux, de la tristesse du cœur, en elles rendent témoignage.

14. Après qu’autour mes regards eurent un peu erré, à mes pieds je les arrêtai ; et j’en vis deux tellement serrés, que se mêlaient les poils de la tête.

15. — Vous, dis-je, dont les poitrines tant s’étreignent, dites-moi qui vous êtes. Ceux-ci ployèrent leurs cous [8], et, après que sur moi ils eurent levé la vue,

16. Leurs yeux, auparavant humides seulement en dedans, dégouttèrent sur les lèvres, et la gelée, durcissant les larmes entre les paupières, les referma.

17. Jamais bande de fer ne lia si fortement bois à bois : par quoi, comme deux boucs, ils se cossèrent, si emportés furent-ils de colère.

18. Et un autre, qui par le froid avait perdu les deux oreilles, la face baissée, dit : « Pourquoi tant nous regardes-tu ?

19. « Si tu veux savoir qui sont ces deux, la vallée que descend le Bisenzio [9], appartient à leur père Alberto [10] et à eux.

20. « Ils sortirent d’un même corps [11] ; et toute la Caïna [12] tu pourras fouiller, sans y trouver d’ombre plus digne d’être plongée dans la gélatine [13] :

21. « Non pas même celui de qui la main d’Arthus perça d’un seul coup la poitrine et l’ombre [14], non pas même Focaccia [15], non pas même celui dont la tête

22 « M’encombre tellement, qu’au delà je ne vois rien, et qu’on nommait Sassol Mascheroni [16]. Si tu es Toscan, bien sais-tu maintenant qui il fut.

23. « Et pour qu’en plus de discours point tu ne m’engages, sache que je suis Camicion des Pazzi [17], et j’attends qu’ici Carlin [18] me disculpe. »

24. Je vis ensuite mille faces livides de froid : d’où vient et viendra toujours que les gués gelés me donnent le frisson.

25. Pendant que nous allions vers le centre où tend tout ce qui pèse, et que dans le froid éternel je tremblais,

26. Si ce fut vouloir, ou destin, ou fortune, je ne sais : mais en marchant à travers les têtes, fortement, au visage, j’en heurtai une du pied.

27. Pleurant elle me cria : « Pourquoi me froisses-tu ? Si tu ne viens pas pour accroître la vengeance de Mont’Aperti [19], pourquoi me tourmentes-tu ? »

28. Et moi : — Maître, attends-moi ici, que je sorte d’un doute où m’a mis celui-là ; puis tu me hâteras autant que tu voudras.

29. Le Guide s’arrêta ; et moi, je dis à ce damné qui violemment blasphémait encore : — Qui es-tu, toi qui ainsi réprimandes autrui ?

30. « Et toi, qui es-tu, répondit-il, qui, à travers l’Antenora [20], vas heurtant les joues des autres, tellement que trop serait-ce si tu étais vivant [21] ?»

31. — Vivant suis-je, ce fut ma réponse ; et si à la renommée tu aspires il pourrait te plaire que je joigne ton nom aux autres que j’ai notés.

32. Et lui à moi :« Du contraire j’ai le désir. Va-t’en d’ici, et ne me fatigue pas davantage ! mal sais-tu flatter dans cette fosse. »

33. Alors je le pris par le chignon, et dis : — Il faudra que tu te nommes, ou que pas un poil ici-dessus ne te reste.

34. Lors, lui à moi : « Pourquoi me pèles-tu le crâne ? Je ne te dirai qui je suis, ni ne te l’indiquerai, quand mille fois tu me foulerais la tête. »

35. Je tenais déjà ses cheveux roulés dans ma main, et je lui en avais arraché plus d’une mèche, lui aboyant les yeux tournés en bas,

36. Lorsqu’un autre cria : « Qu’as-tu, Bocca ? Ne te suffit-il point de claquer des mâchoires, si encore tu n’aboies ? Quel diable te touche ? »

37. — A présent, dis-je je ne veux plus que tu parles, méchant traître ; à ta honte, je porterai de toi des nouvelles vraies.

38. « Va, répondit-il, et conte ce que tu voudras. Mais, si tu sors d’ici, ne te tais point de celui qui tout à l’heure a eu la langue si prompte.

39. « Il pleure ici l’argent des Français : j’ai vu, pourras-tu dire, celui de Duera [22], là où les pécheurs sont au frais.

40. « Si on te demande quels autres étaient là, tu as à côté de toi le Beccaria [23], à qui Florence coupa la gorge.

41. « Gianni del Soldanier [24], je le crois là plus bas avec Ganellon [25] et Tribadello [26] qui ouvrit Faenza pendant qu’on dormait. »

42. Nous avions déjà quitté celui-ci, quand je vis dans un trou deux gelés, disposés de manière que l’une des têtes à l’autre servait de chapeau.

43. Et comme l’affamé mange le pain, celui de dessus dans l’autre enfonça les dents, là où le cerveau se joint à la nuque.

44. Non autrement Tidée, dans sa fureur, rongea les tempes de Ménalippe [27], que celui-ci rongeait et le crâne et ce qui est dedans.

45. — O toi, dis-je, qui par un acte si bestial montres ta haine contre celui que tu manges ! dis-moi le pourquoi, à cette condition

46. Que, si de lui à raison tu te plains, sachant qui vous êtes et sa faute, dans le monde d’en haut encore je te le rende [28],

Si cette langue qui te parle ne sèche point.


NOTES DU CHANT TRENTE-DEUXIÈME

32-1. Le mot rime signifie ici vers, poésie, et c’était aussi une des acceptions du mot « rimes » dans notre ancienne langue, à laquelle les Italiens l’ont emprunté. Aucun autre ne rendrait exactement la pensée de Dante.

32-2. Maman et papa.

32-3. Les Muses.

32-4. Première enceinte.

32-5. « Frères » se rapporte ou à tous les damnés de cette enceinte, ou aux deux frères Alberti, l’un desquels est celui qui parle.

32-6. Haute montagne de la Sclavonie.

32-7. Autre montagne très élevée en Toscane, près de Lucques, dans le territoire appelé la Graffagnana.

32-8. Les relevant en arrière.

32-9. Falterona, vallée de la Toscane, que le Bisenzio traverse pour se jeter dans l’Arno.

32-10. Aberto degli Alberti, noble Florentin.

32-11. Ils eurent une même mère.

32-12. Une des quatre enceintes du neuvième Cercle, laquelle tire son nom de Caïn, et où sont punis les traîtres envers leurs parents.

32-13. Ironiquement pour la glace.

32-14. Mordrec, fils d’Arthus, roi de la Grande-Bretagne, s’étant embusqué pour tuer son frère, celui-ci l’aperçut et le frappa de sa lance. Un rayon de soleil passa, dit la légende, à travers la plaie, de sorte que, d’un seul coup, Arthus perça la poitrine et l’ombre projetée par le corps.

32-15. Focaccia de Cancellieri. Il coupa la main d’un de ses cousins et tua son oncle, ce qui fut l’origine des factions des Noirs et des Blancs à Pistoie.

32-16. Florentin qui tua son oncle.

32-17. Messer Camicione de’ Pazzi de Valdarno, qui tua en trahison Messer Ubertino, son parent.

32-18. Messer Carlino de’ Pazzi, de la faction des Blancs, livra pour de l’argent, aux Noirs de Florence, le château de Piano di Trevigna. Camicione attend qu’il vienne le disculper ; c’est-à-dire que son crime fasse paraître le sien moindre.

32-19. Celui qui parle est Bocca degli Abati, florentin du parti Guelfe par la trahison de qui quatre mille Guelfes furent tués près du Mont Aperti.

32-20. Autre enceinte, ainsi nommée d’Anténor, qui, selon Dictys de Crète et Darès le Phrygien, trahit Troie, sa patrie.

32-21. Bocca, qui croit Dante une ombre, s’étonne que ses pieds heurtent les joues de ceux gisant là, comme si c’étaient les pieds d’un vivant.

32-22. Buoso da Duera de Crémone : il vendit au comte Gui de Montfort, commandant de l’armée française, le passage par où celui-ci entra dans la Pouille.

32-23. Il était de Pavie, et abbé de Vallombreuse. Envoyé par le Pape légat à Florence, il y trama, de concert avec les Guelfes, un complot contre les Gibelins, lequel ayant été découvert, on lui trancha la tête.

32-24. Giovanni Soldanieri, du parti Gibelin. Les Gibelins voulant enlever le pouvoir aux Guelfes, il les trahit, se joignit aux Guelfes, et se fit chef du nouveau gouvernement.

32-25. Le traître dont il est tant parlé dans l’histoire fabuleuse de Charlemagne.

32-26. Il était de Faenza, et ouvrit, de nuit, en trahison, les portes de cette ville aux Bolonais.

32-27. Tidée, fils d’Ænée, roi de Calydonie, et Ménalippe, Thébain, combattant l’un contre l’autre près de Thèbes, furent tous les deux mortellement blessés. Tidée, qui survécut à son ennemi, se fit apporter sa tête, et la rongea de rage.

32-28. « A cette condition, qu’en échange de ce que tu me diras, je publierai dans le monde le crime de celui que tu ronges, et la justice de la vengeance. »


CHANT TRENTE-TROISIÈME

1. De l’horrible pâture ce pécheur souleva la bouche, et l’essuya aux cheveux de la tête que par derrière il avait broyée.

2. Puis il commença : « Tu veux que je renouvelle la douleur désespérée qui, seulement d’y penser, m’oppresse le cœur, avant que je parle.

3. « Mais si mes paroles doivent être une semence d’où recueille l’infamie ce traître que je ronge, tu me verras pleurer et parler tout ensemble.

4. « Je ne sais qui tu es, ni comment tu es venu ici-bas ; mais à t’entendre, bien me parais-tu Florentin.

5. « Sache que je fus le comte Ugolin [1], et celui-ci est l’archevêque Roger : tout à l’heure je te dirai pourquoi je lui suis un pareil voisin.

6. « Que, par l’effet de ses méchantes pensées, me fiant à lui, je fus pris, et ensuite mis à mort, pas n’est besoin de le dire ;

7. « Mais ce que tu ne peux avoir appris, combien ma mort fut cruelle, tu l’entendras, et tu sauras si par lui je fus offensé.

8. « Un étroit pertuis est dans la mue [2] à cause de moi appelée de la Faim, et où il faut que d’autres encore soient enfermés.

9. « Il m’avait, par son ouverture, déjà montré plusieurs fois la lune, quand je tombai dans le mauvais sommeil, qui le voile de l’avenir pour moi déchira.

10. « Celui-ci me paraissait maître et seigneur, et chassait le loup et les louveteaux vers les monts qui empêchent les Pisans de voir Lucques :

11. « Avec des chiennes maigres, agiles et bien dressées, devant lui il avait posté Gualandi, et Sismondi, et Lanfranchi.

12. « Après une plus longue course, fatigués me paraissaient le père et le fils, et il me semblait voir les dents aiguës leur ouvrir les flancs.

13. « Lorsque avant le matin je fus réveillé, j’entendis mes fils, qui étaient avec moi, se plaindre en dormant et demander du pain.

14. « Bien cruel es-tu, si déjà tu ne t’attristes, pensant à ce qui s’annonçait à mon cœur ; et si tu ne pleures pas, de quoi pleureras-tu ?

15. « Déjà ils étaient éveillés, et l’heure approchait où, de coutume, la nourriture on nous apportait, et, à cause de son rêve, chacun était en anxiété.

16. « Et j’entendis en bas sceller la porte de l’horrible tour, et de mes fils je regardai le visage, sans rien dire.

17. « Je ne pleurais pas, tant au-dedans je fus pétrifié : ils pleuraient, eux ; et mon petit Anselme dit : — Père, comme tu regardes ! Qu’as-tu ?…

18 « Cependant je contins mes larmes, et ne répondis point, ni de tout ce jour, ni la nuit d’après, jusqu’à ce que le soleil se fût de nouveau levé sur le monde.

19 « Lorsqu’un faible rayon eut pénétré dans le triste cachot, et que sur quatre visages je vis mon propre aspect [3],

20. « De douleur les deux mains je me mordis ; et ceux-là, pensant que c’était par l’envie de manger, soudain se levèrent,

21. « Et dirent : — Père, bien moins de peine nous serait-ce, si de nous tu mangeais ; tu nous as revêtus de ces misérables chairs, et toi aussi dépouille-nous-en !…

22. « Lors je me calmai, pour ne pas les affliger plus. Ce jour et le suivant, nous demeurâmes muets. Ah ! terre barbare, pourquoi ne t’ouvris-tu point ?

23. « Quand nous fûmes au quatrième jour, Guaddo tomba étendu à mes pieds, disant : — Père, pourquoi ne me secours-tu ?…

24. « Là il mourut : et, comme tu me vois, je vis les trois autres tomber, un à un, entre le cinquième jour et le sixième ; et moi,

25. « Déjà aveugle, de l’un à l’autre à tâtons j’allais ; trois jours je les appelai après qu’ils furent morts… Puis, plus que la douleur, puissante fut la faim. »

26. Cela dit, il tourna les yeux, et renfonça les dents dans le crâne misérable, qu’il broya comme le chien broie les os.

27. Ah ! Pise, honte des peuples du beau pays où sonne le si [4], puisqu’à te punir tes voisins sont lents,

28. Que la Capraïa et la Gorgona [5] se meuvent et barrent l’Arno à son embouchure, de sorte qu’en toi tous soient noyés.

29. Si le comte Ugolin était soupçonné d’avoir en trahison livré tes châteaux, tu ne devais pas infliger à ses fils un pareil tourment.

30. Nouvelle Thèbes, l’âge nouveau rendait innocents Uguccione et le Brigata [6], et les deux autres que plus haut nomme ce chant.

31. Passant outre, nous vînmes en un lieu où durement la glace en enveloppe d’autres, étendus, non le visage en bas, mais à la renverse.

32. Là les pleurs mêmes empêchent de pleurer ; sur les yeux trouvant un obstacle, ils rentrent en dedans pour accroître l’angoisse,

33. Parce que les premières larmes se congèlent, et comme des visières de cristal, au-dessous des cils, remplissent toute la coupe.

34. Quoique le froid eût, comme un cal, privé mon visage de tout sentiment,

35. Il me semblait sentir un peu de vent ; sur quoi je dis : — Maître, qu’est-ce qui le produit ? Ce lieu n’est-il pas vide de toute vapeur ?

36. Et lui à moi : « Tu seras bientôt là où, voyant la cause de ce souffle, l’œil à ta question répondra. »

37. Lors un des malheureux qu’enveloppe la froide croûte nous cria : « O âmes si cruelles que la demeure la plus basse vous est assignée,

38. « Otez-moi du visage les durs voiles, que je puisse un peu exhaler la douleur dont mon cœur est plein, avant que les pleurs regèlent. »

39. Et moi à lui : — Si tu veux que je te soulage, dis-moi qui tu es ; et si je ne te dégage, que j’aille au fond de la glace !

40. Il répondit donc : « Je suis Frate Albérigo [7], et, des fruits du mauvais jardin, ici je reçois datte pour figue [8]. »

41. — Oh ! lui dis-je, es-tu donc mort ? Et lui à moi : « Ce qu’il en est de mon corps dans le monde d’en haut, entièrement je l’ignore.

42. « Tel est le privilège de cette Ptolomea [9], que souvent l’âme y tombe avant que l’y pousse Atropos [10].

43. « Et afin que plus volontiers tu me racles du visage les larmes devenues verre, sache qu’aussitôt que l’âme trahit,

44. « Comme je l’ai fait, un démon s’empare de son corps, et ensuite le gouverne, jusqu’à ce que son temps soit accompli.

45. « Elle tombe dans cette caverne ; et peut-être qu’encore là-haut se voit le corps de celui qui, là derrière moi, grelotte.

46. « Tu dois le savoir, si tu ne fais que d’arriver ici : c’est ser Branca d’Oria [11], et plusieurs années ont passé déjà, depuis qu’il fut ainsi enserré. »

47. — Je crois, lui dis-je, que tu me trompes ; Branca d’Oria n’est nullement mort : il mange, et boit, et dort, et se vêt.

48. « Plus haut, me dit-il, dans la fosse des Malebranchi, où bout la poix visqueuse, n’était pas encore venu Michel Zanche,

49. « Que celui-ci, à sa place, laissa un diable dans son corps, aussi bien que son parent [12] qui avec lui commit la trahison.

50. « Mais, maintenant, ici étends la main, et ouvre-moi les yeux ! » Je ne les lui ouvris point ; et ce fut courtoisie que de lui être discourtois.

51. O Génois, hommes de mœurs à part, et pleins de tous vices, que de vous le monde n’est-il délivré ?

52. Tels êtes-vous, qu’avec le pire esprit de la Romagne je trouvai l’un de vous, dont, à cause de son œuvre, l’âme se baigne dans le Cocyte,

Tandis qu’encore, en haut, le corps paraît vivant.


NOTES DU CHANT TRENTE-TROISIÈME

33-1. Ugolino, comte de la Gherardesca, noble Pisan du parti Guelfe. D’accord avec l’archevêque Ruggieri degli Ubaldini, il chassa de Pise son neveu Nino, et se fit seigneur de la ville à sa place. Mais, par envie et par haine de parti, l’archevêque, aidé des Gualandi, des Sismondi et des Lanfranchi, souleva le peuple contre le comte, fit prisonniers lui, ses deux fils Gaddo et Ugaccione, et ses trois petits-fils, Ugolino, surnommé il Brigata, Arrigo et Anselmuccio, les enferma dans la tour des Gualandi, dite des Sept-Voies : puis, afin qu’on ne pût leur porter d’aliments, en fit jeter les clefs dans l’Arno.

33-2. La tour où on l’enferma, comme on enferme les poulets dans une mue, et qui depuis lors appelée la Tour de la Faim.

33-3. « Lorsqu’en voyant ces visages défaits, je compris combien je l’étais moi-même. »

33-4. Du pays où se parle la langue italienne.

33-5. Deux petites îles situées près de l’embouchure de l’Arno.

33-6. L’un fils, l’autre petit-fils d’Ugolin.

33-7. Alberigo de Manfredi, seigneur de Faenza, se dit frère Gaudente. S’étant brouillé avec quelques-uns d’eux, il feignit de se réconcilier, et les invita à un repas somptueux. Au moment où il ordonnait d’apporter les fruits, ce qui était le signal convenu, des sicaires apostés se ruèrent sur les convives, et en tuèrent plusieurs.

33-8. « Pour le mal que j’ai fait, je reçois mal plus grand. »

33-9. Troisième enceinte du neuvième Cercle, ainsi nommée ou de Ptolémée, roi d’Égypte, qui trahit Pompée après sa défaite à Pharsale, ou de Ptolémée, prince des Juifs, qui tua en trahison son beau-père et deux de ses cousins.

33-10. Celle des trois Parques qui tranche le fil de la vie.

33-11. Génois qui tua en trahison Michel Zanche, son beau-père, que Dante met aussi en enfer, parmi les artisans de fraude, ch. XXII.

33-12. On dit que c’était un de ses neveux, qui l’aida à commettre le meurtre.


CHANT TRENTE-QUATRIÈME

1. « Vexilla regis prodeunt Inferni [1] de notre côté : Devant donc, dit le Maître, regarde si tu l’aperçois. »

2. Tel que, quand passe un nuage épais, ou que la nuit se fait dans notre hémisphère, paraît dans le lointain un moulin que le vent fait tourner,

3. Quelque chose de pareil alors je crus voir. Puis, à cause du vent, je me réfugiai derrière mon Guide, n’ayant point d’autre grotte.

4. Déjà (et avec peur je le raconte dans mes vers), j’étais là où les ombres sont toutes recouvertes, et apparaissent comme un fétu dans le verre transparent :

5. Les unes sont couchées, les autres debout ; celle-ci la tête, celle-là les pieds en haut ; d’autres ont les pieds et la face courbés en arc.

6. Lorsque nous fûmes assez avant pour qu’il plût à mon Maître de me montrer la créature qui d’aspect fut si belle,

7. Il passa devant moi, et m’arrêta, disant : — Voilà Dité, et voilà le lieu où il faut que tu t’armes de courage.

8. Combien je me sentis frissonner et défaillir, ne le demande, lecteur ! point ne l’écris, parce que toute parole serait faible.

9. Je ne mourus point, et ne demeurai point vivant : pense maintenant toi-même, si tu as quelque entendement, quel je devins, privé de l’un et de l’autre.

10. L’Empereur du royaume douloureux, depuis le milieu de la poitrine sortait de la glace : et plus de proportion ai-je avec un géant,

11. Que n’en ont les géants avec ses bras : vois donc ce que doit être le tout, pour correspondre à cette partie.

12. S’il fut aussi beau qu’il est maintenant hideux, après avoir élevé ses sourcils contre son Créateur, bien doit de lui procéder tout deuil.

13. Oh ! quelle merveille ce me fut, quand je vis trois faces à sa tête : l’une devant, et celle-ci était rouge ;

14. Des deux autres qui s’y joignaient au-dessus du milieu de chaque épaule, et s’unissaient à l’endroit de la crête,

15. La droite paraissait entre jaune et blanche : et la gauche à la vue était telle que ceux qui viennent des lieux d’où le Nil descend.

16. Au-dessous de chacune sortaient deux grandes ailes proportionnées à un tel oiseau : jamais sur la mer je ne vis de pareilles voiles.

17. Elles étaient sans plumes, et ressemblaient à celles des chauves-souris ; de leur battement s’engendraient trois vents,

18. Et tout le Cocyte en était gelé. De six yeux il pleurait, et sur trois mentons, goutte à goutte, tombaient les pleurs et la bave sanglante.

19. De chaque bouche, avec les dents, comme broie la maque, un pécheur il broyait, de sorte qu’ainsi il en tourmentait trois.

20. A celui de devant la morsure n’était rien près des griffes, l’échine parfois restant tout entière dépouillée de la peau.

21. « Cette âme qui, en haut, souffre la plus grande peine, dit mon Maître, est Judas Iscariote, qui a la tête dedans [2], et dehors agite les jambes.

22. « Des deux autres qui ont la tête en bas, celui de qui pend la noire chevelure, est Brutus : vois comme il se tord, sans rien dire.

23. « L’autre qui paraît si membru, est Cassius. Mais la nuit revient, et il est temps de partir, maintenant que nous avons tout vu. »

24. Comme il lui plut j’embrassai son cou ; et lui, choisissant le moment et le lieu, lorsque les ailes furent entièrement ouvertes,

25. Se prit aux côtes velues, puis de poil en poil il descendit, entre l’épaisse fourrure et les parois glacées.

26. Quand nous fûmes là où la cuisse tourne sur la saillie de la hanche, le Guide, et avec angoisse,

27. Porta la tête où il avait les jambes, et s’accrocha au poil comme quelqu’un qui monte, de sorte que je croyais retourner en Enfer.

28. « Tiens toi bien, dit le Maître, haletant comme un homme épuisé de fatigue ; il faut que, par cet escalier, nous quittions le séjour de tant de maux. »

29. Puis, par l’ouverture d’un rocher, il sortit, et me déposant sur le bord, il m’y fit asseoir ; et près de moi il posa son pied prudent.

30. Je levai les yeux, croyant voir Lucifer comme je l’avais laissé, et je le vis les jambes en haut.

31. Si alors je fus en peine, le pense la gent épaisse qui ne se représente pas quel est le point que j’avais dépassé.

32. « Lève-toi, dit le Maître ; la route est longue, et le chemin mauvais, et déjà le soleil revient à mi-tierce [3]. »

33. N’était pas une salle de palais le lieu où nous étions, mais un cachot naturel, dont rude était le sol, et où la lumière manquait.

34. — Avant que je me dégage de l’abîme, dis-je quand je fus debout, avec moi, Maître, discours un peu pour me tirer d’erreur.

35. Où est la glace ? et celui-là [4], comment est-il renversé ? et comment, en si peu de moments, le soleil a-t-il du soir au matin accompli le trajet ?

36. Et lui à moi : « Tu t’imagines être encore de l’autre côté du centre où je m’accrochai au poil de l’horrible ver qui perce le monde [5].

37. « Tu as été là aussi longtemps que j’ai descendu : quand je me retournai, tu dépassas le point où tend tout ce qui pèse.

38. « Et maintenant tu es arrivé à l’hémisphère opposé à celui que recouvre le vaste aride [6], et au milieu duquel

39. Consommé [7] fut l’homme qui naquit et vécut sans péché. Tu as les pieds sur la petite sphère qui forme l’autre face de la Giudecca [8].

40. « Ici il est matin, quand là il est soir : et celui dont le poil nous a servi de degrés, est dans la position où il était d’abord.

41. « De ce côté il tomba du ciel, et la terre qui auparavant surgissait, par l’effroi qu’elle eut de lui, se fit de la mer un voile,

42. « Et se remontra dans notre hémisphère [9] ; et peut-être que, pour le fuir, elle laissa vide l’espace qui apparaît là, et en haut se retira [10]. »

43. Là en bas [11] est un lieu éloigné de Belzébub autant que la tombe s’étend [12] : l’indique, non la vue, mais le bruit

44. D’un petit ruisseau, qui descend par la fente d’un rocher que son cours a rongé, et autour duquel il coule par une faible pente.

45. Le Guide et moi nous suivîmes ce chemin obscur pour retourner dans le monde lumineux ; et sans avoir souci d’aucun repos,

46. Nous montâmes, lui le premier, moi le second, tant qu’enfin, par un trou rond, j’aperçus les belles choses que le ciel porte,

Et de là sortant, nous revîmes les étoiles.


NOTES DU CHANT TRENTE-QUATRIÈME

34-1. « L’étendard du roi de l’Enfer s’avance vers nous. » Ce vers que Dante applique à Lucifer, en y ajoutant le mot inferni, est le premier d’une hymne de l’Église en l’honneur de la Croix.

34-2. Dans la gueule de Lucifer.

34-3. Le jour étant divisé en quatre parties égales, tierce, sexte, none vesper ou le soir, mi-tierce est la huitième partie du jour. Un peu auparavant, Virgile avait dit que la nuit commençait à se faire ; mais comme au moment où le soleil se couche dans un hémisphère, il se lève dans l’autre, il est naturel qu’il soit déjà élevé sur l’horizon de celui où les voyageurs se trouvent maintenant.

34-4. Lucifer.

34-5. Qui en traverse le centre.

34-6. Expression empruntée à la Genèse, où la « terre sèche, » c’est-à-dire non couverte par les eaux, est appelée l’aride.

34-7. Allusion au consommatum est de l’Évangile.

34-8. Dante appelle Giudecca la quatrième et derrière sphère du neuvième Cercle où est Judas, et qui s’étend, des glaces du Cocyte, jusqu’au fond du puits. La partie de l’autre hémisphère correspondante à cette enceinte est la petite sphère qui forme l’autre face de la Giudecca. Il est clair qu’après avoir dépassé le centre, c’est la première que Virgile et Dante aient dû rencontrer.

34-9. La terre, qui originairement s’élevait au-dessus des eaux, s’enfonça dessous, et s’en fit comme un voile quand Lucifer tomba, et en même temps elle se remontra, elle s’éleva dans l’autre hémisphère.

34-10. Pour former la montagne que, dans l’autre Cantique, on verra être celle du Purgatoire.

34-11. Dante adresse ici la parole au lecteur.

34-12. Ce passage n’est pas sans difficulté. Selon les commentateurs le sens serait : éloigné de Belzébub de toute la profondeur de l’Enfer, et alors, pour eux, le lieu dont parle Dante est comme ils l’expliquent, la superficie de l’hémisphère opposé au nôtre. Mais, 1° Laggiù semble désigner le lieu où Virgile et Dante étaient en ce moment, c’est-à-dire la petite sphère qui forme l’autre face de la Giudecca ; 2° la surface de la terre est partout visible, et ainsi non per vista noto ne se comprendrait pas ; 3° d’où et comment le ruisseau descendrait-il à la surface de la terre ? Nous pensons que, soit que le mot tombe signifie, ce qui nous semble mieux d’accord avec le contexte, tout l’Enfer, ou seulement le fond du cône où Lucifer est plongé dans la place, le sens est qu’au delà de « cette tombe, » et à partir du point jusqu’où elle s’étend, c’est-à-dire où elle se termine, est un lieu obscur, puisqu’il est situe prés du centre de la terre où le jour ne pénètre point, et que dans ce lieu descend un petit ruisseau, dont le bruit indique à Virgile et à Dante la route qu’ils doivent suivre dans l’obscurité, pour monter jusque-là où ils reverront la lumière. FIN DE LA PREMIÈRE CANTIQUE